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Monsieur Michel Cassan, professeur à l’univ ersité de Poitiers, professeur à l’université de Limoges jusqu’en 2010, a accepté de répondre à quelques questions. M. Cassan a travaillé sur les confrontations confessionnelles au XVIIe siècle, les processus de résolution et de pacification de ces conflits ; il a également étudié l’histoire sociale et culturelle des officiers « moyens » au cours de cette même période. Il a dirigé et bien sûr contribué à deux ouvrages collectifs Les « officiers moyens » à l’époque modernemoyens » en France à l’époque moderne. Profession, culture, publié en 2004 aux Presses Universitaires de Limoges. Un autre de ses champs de recherche est l’étude des livres de raison ou ego-documents de la période moderne : il a présenté et édité avec un appareil critique le livre de raison d’une famille de Brive du XVIe siècle (épuisé) et avec Noël Landou les Ecrits du président au présidial de la haute Marche, Jean-Baptiste Alexis Chorllon, Paris, H. Champion, 2002. Il a également co-dirigé et contribué au livre Les écrits du for privé, Objets matériels, objets édités, Limoges, Pulim, 2005.
Son dernier livre porte sur la perception de la nouvelle de l’assassinat d’Henri IV à travers le royaume. Le sujet lui a donné l’occasion de participer à des journées d’études à Versailles, Rennes, de tenir des séminaires doctoraux à l’université de Dijon, à la Sorbonne, et de donner plusieurs conférences prononcées ou à venir à Limoges, Troyes, Lyon, Marseille, La Rochelle notamment. Il est, entre autres, membre du bureau de la société d’études du XVIIe siècle, membre des comités éditoriaux des revues Histoire, Economie et Société et des Annales du Midi, directeur scientifique de la collection Histoire aux Presses Universitaires de Limoges.
Votre livre « La grande peur de 1610. Les Français et l’assassinat d’Henri IV » donne à voir comment se propage la nouvelle de la mort du roi à travers le royaume. Avez-vous pu comparer cette propagation avec celle relative à d’autres événements (paix, guerre…) ? Pourrait-on confirmer une sorte de hiérarchie de la vitesse de propagation selon l’importance perçue ?
La vitesse de propagation d’une nouvelle officielle telle que la mort d’Henri IV est très certainement une des plus rapides jamais advenues aux XVI-XVIIe siècles. Une comparaison avec un événement similaire –la mort d’Henri III en août 1589- a été envisagée avant d’être écartée parce que la diffusion de la nouvelle a échappé à l’entourage royal et a été effectuée par des Ligueurs parisiens et des membres de la maison de Lorraine, mobilisant des canaux et des réseaux inégalement présents dans le royaume. A partir de cette situation, il était impossible de construire une comparaison fiable.
Comparer l’annonce de la mort d’un roi à celle d’une déclaration de guerre, d’une signature de paix ou d’une victoire militaire est délicat puisque les événements sont d’une teneur différente et que les moyens de transmission de la nouvelle sont variables selon la qualité des destinataires. Le roi sera averti en priorité d’une victoire de ses armées même s’il est plus éloigné qu’une ville du théâtre des opérations. En revanche, dans le cas de la mort d’Henri IV, le pouvoir a traité de la même manière les destinataires de l’information. L’on remarque que la progression de ces courriers a été remarquable, de l’ordre de 120 à 150 kilomètres par jour, avec des vitesses supérieures le long du couloir rhodanien par exemple.
Qu’est-ce qui vous apparaît le plus sensible dans la diffusion de la mort du roi ? La volonté de donner l’information au plus vite ou celle d’organiser sa perception, c’est-à-dire de dicter aux récepteurs les réactions que l’on souhaitait qu’ils eussent ?
Dans la diffusion de mort du roi, il y a deux séquences successives prises en charge par des autorités distinctes. La première séquence depuis Paris vers les villes du royaume est organisée par l’entourage royal avec comme préoccupation, une circulation de l’information aussi vite et discrètement que possible. La deuxième séquence, dans les villes est laissée à l’initiative des exécutifs citadins accompagnés, le cas échéant, de représentants de l’Etat. C’est à eux qu’incombe l’annonce de la mort du roi en des termes et des modalités laissés à leur appréciation et décidés en fonction de leur perception de l’état d’esprit des habitants. Voilà pourquoi la même information rédigée à Paris a été exposée en des termes changeants selon les villes.
De la « Grande peur de 1610 », vous concluez à la « robustesse » de l’Etat. N’est-ce pas paradoxal ? Les tentatives d’assassinat sur Henri IV furent multiples et sérieuses. Les Espagnols caressaient Condé parce qu’il représentait une capacité de contestation de la légitimité de Louis XIII et quand les événements se présentent, il n’y a pas rupture du lien dynastique. Etait ce « aussi joué d’avance » que ce que l’historiographie nous le laisse à penser ?
En effet, la Grande Peur de 1610 démontre la robustesse de l’Etat. En présence d’un événement traumatisant et alors que le souvenir des suites de l’assassinat d’Henri III était présent dans les esprits, l’Etat royal a fait face. De la transmission de la nouvelle à son annonce officielle, à chaque échelon, les représentants de l’Etat et les magistrats citadins ont maîtrisé la situation. Les autorités ont rempli leurs rôles et démontré l’efficacité et la solidité de l’Etat. L’assassinat a montré une étanchéité entre le roi et l’Etat. La mort d’Henri IV crée un vide dynastique immédiatement comblé –c’est le sens du lit de justice du 15 mai qui reconnaît Louis XIII comme roi ; elle crée un vide politique également comblé –c’est l’attribution de la régence à Marie de Médicis-. L’Etat pouvait fonctionner à partir du moment où un ordre royal était donné -c’est le sens des lettres closes du 14 mai-. Le roi était mort, l’Etat était vivant.
En mai 1610, l’hypothèse Condé est fragile, le prince est à l’étranger. En se livrant à une histoire fictionnelle, l’on doit songer que la légitimité d’Henri de Navarre à la couronne de France est un débat réglé depuis la réactivation de la loi salique et l’échec des Etats généraux de la Ligue (1593) et le refus des candidatures présentées par les Ligueurs et l’Espagne. Supprimer Henri IV ne permettrait pas de transférer la couronne à un héritier autre que son fils, ce qui advint, puisque la loi salique fixait une nouvelle fois les règles de transmission de la couronne. L’hypothèse Condé est donc fragile. En poursuivant dans la veine, toujours hasardeuse de l’histoire fictionnelle, on peut imaginer que des princes adversaires de la France avaient jugé qu’en supprimant Henri IV, des troubles éclateraient et que ni le roi mineur, ni la reine régente ne pourraient les contenir. Cette éventualité, si elle fut caressée, achoppa devant la détermination des serviteurs de l’Etat assurés de la continuité dynastique.
La nouvelle de la mort du roi apparaît jusque dans un livre de raison au Mexique. A-t-on une compréhension de la diffusion de la diffusion de la nouvelle au niveau européen ? Y a-t-il eu des manifestations de joie dans certaines localités hors du royaume ?
La nouvelle de la mort du roi a été accueillie avec tristesse dans les Etats protestants, avec satisfaction dans les états catholiques ; de telles attitudes suggèrent qu’en dépit de sa conversion au catholicisme, Henri IV est encore vu comme Henri de Navarre, souverain protestant. Des manifestations collectives de joie à l’extérieur du royaume n’ont pas été repérées ; à Paris, il y eut dans le faubourg Saint-Germain notamment trois ou quatre quidams qui en mai-juin 1610, dirent se réjouir de la mort du roi. Leur nombre est bien mince et s’apparente à l’exception confirmant la règle, c’est-à-dire, la stupéfaction inquiète qui s’empara des Parisiens et que mentionnent tous les témoins.
La transmission de la mort du roi à destination des Etats et des princes étrangers emprunta les canaux officiels et diplomatiques. Vers les 24-25 mai, toutes les capitales et cours d’Europe étaient averties de la mort du roi, si bien qu’à cette date la France des villes et l’Europe des capitales savait l’assassinat d’Henri IV. Ensuite, la nouvelle fut diffusée plus lentement ; à l’automne 1610 elle est connue à Constantinople et à Mexico, illustrant ainsi l’existence de connections entre les continents et l’amorce d’une mondialisation de l’information officielle.
Emmanuel Le Roy Ladurie écrivait en 2000 dans un article que « le couteau Ravaillac n’avait rien changé ». Qu’en pensez-vous ?
Le verdict d’Emmanuel Le Roy Ladurie est fort recevable.
L’Edit de Nantes est maintenu ; l’héritier d’Henri IV recueille la couronne ; le projet d’un Etat royal fort reste d’actualité : il n’y a donc aucun changement décisif.
Toutefois, le coup de couteau a contribué à infléchir le cours de certains événements :
La guerre qu’Henri IV devait mener à propos de la succession de Juliers et de Clèves n’eut pas lieu ; la disparition d’Henri IV a glacé d’effroi les protestants plus que les catholiques. Ils eurent le sentiment d’avoir perdu un souverain protecteur, un roi qu’ils voyaient généralement comme leur ancien coreligionnaire. Symétriquement, les catholiques se sentirent confortés dans leurs menées anti-calvinistes. Le coup de couteau de Ravaillac inquiéta fortement les réformés et libéra les catholiques les plus zélés dans la défense de leur foi, y compris par une exploration de toutes les failles des dispositions de l’édit de Nantes. En ce sens, Ravaillac avait bien modifié un rapport de forces entre les deux communautés et entre les communautés et le roi. Les protestants furent moins écoutés et moins entendus sous Louis XIII qu’ils ne l’étaient sous Henri IV.
Le réseau urbain français au XVIe siècle est marqué par la polarisation entre villes ligueuses et villes royalistes. Peut-on voir cette ancienne division dans les réactions du printemps 1610 ?
La distinction entre villes ligueuses et villes royalistes est très marquée durant les années 1588-1594, après le double assassinat des Guise fomenté par Henri III (décembre 1588) et avant la reconnaissance d’Henri IV par les villes de la Sainte Union (1594). En 1610, ce clivage est fort peu perceptible. Paris qui fut la capitale de la Ligue ne se réjouit point de la mort du roi qui l’avait pourtant contraint à un siège très sévère et meurtrier en 1590. Dans les villes où les conflits furent sérieux, les magistrats redoutent le retour des troubles et multiplient les mesures de prévention mais le partage entre villes ligueuses et villes royalistes ne détermine pas des choix spécifiques en 1610.
Dans l’entretien du mois de mars 2010, que Monsieur Yves-Marie Bercé avait accepté de nous accorder, il affirmait la possibilité d’une « archéologie » de la sensibilité politique. Vous avez travaillé sur des villes bi-confessionnelles. Cette histoire polarisée a-t-elle laissé des traces lisibles de nos jours ou il y a encore une quarantaine d’années ?
Une archéologie de la sensibilité politique croise la question de la mémoire ou des mémoires que des communautés conservent des événements majeurs de leur passé, qu’elles entretiennent et instrumentalisent au besoin. Il est certain que la trace des guerres de Religion est sensible dans les partages confessionnels contemporains actuels : les villes et les régions fertiles en communautés protestantes sont le plus souvent un héritage de la carte du calvinisme au XVIe siècle. Citons La Rochelle, Montauban, Nîmes, les Cévennes, l’Aunis, le Béarn…A contrario mais de manière plus diffuse, des villes longtemps attachées à un catholicisme prégnant telles que Troyes, Le Puy, Toulouse, Agen, furent souvent ligueuses. Cela étant rappelé, autant il est incontestable que les phénomènes culturels et l’appartenance politique est en partie un fait de cette eau, sont des données reçues et construites, autant il est délicat de rattacher directement telle situation présente à tel engagement passé. Dans le cas de l’empreinte actuelle du protestantisme, il faudrait songer au processus de construction d’une identité ou mieux d’une culture calviniste opérée par les familles, les pasteurs, les consistoires et transmises comme un dépôt précieux de génération en génération. Cette culture réformée, hors du registre spirituel et religieux, revêt des traits récurrents au cours de la période moderne : un profond légalisme, un loyalisme politique, le recours à des arguments juridiques pour faire valoir son droit personnel ou collectif peuvent être cités.
Vous avez préfacé un livre sur la résistance d’un îlot catholique en pays neuchâtelois, le Landeron, qui fait l’objet d’une note de lecture dans le Cabinet de Curiosités (XVIIe siècle). Pourquoi la confrontation religieuse aboutit-elle plus vite dans cette région à une coexistence alors qu’en France cela demandera encore une cinquantaine d’années ?
Le Landeron est un cas complexe et original en ce sens que son existence dans un comté protestant est une situation dérogatoire au principe de partage et d’unification confessionnelle territoriale selon le choix des autorités. Le principe selon lequel la religion du prince est celle de ses sujets, à charge pour les sujets mécontents de ce choix de migrer et de gagner une principauté de leur confession n’est pas appliqué. Et selon Lionel Bartolini qu’il faut suivre, un solide pragmatisme des autorités a décidé du règlement de cette question. En schématisant, lorsque le pouvoir est fort, le prince impose sa confession ; lorsqu’il ne l’est pas, il accepte des entorses à ce principe. Le Landeron catholique en bénéficie et sa situation fonde un précédent appelé à être appliqué à d’autres croyants minoritaires. La faiblesse politique du prince ou du Magistrat facilitait l’émergence du droit à la liberté individuelle de conscience. Dans le royaume de France, une solution militaire, violente a été pensée possible par des protagonistes –de puissants nobles, des souverains- qui imposèrent leurs idées aux partisans de solutions juridiques tels le chancelier Michel de L’Hôpital ou Catherine de Médicis au début de sa régence. Ce n’est qu’au terme d’une fermeture progressive de toutes les solutions autres que la multiconfessionnalité et la tolérance civile d’autrui que le royaume sortit des troubles civils. Un pouvoir fort ou se pensant comme fort est moins souple, moins réactif face à l’événement et moins à même d’inventer des solutions respectueuses des droits naturels et politiques des sujets. Comme en France il y avait la monarchie et l’Eglise catholique, et même si aucun des deux pouvoirs n’était d’un monolithisme total, ils étaient suffisamment structurés et puissants pour incliner vers des solutions innovantes, réclamées par des hommes qu’ils pensaient comme opposants et dangereux. Le décalage entre le petite Landeron et l’immense France renvoie à leurs spécificités territoriales, politiques, au rapport de forces entre théologiens et juristes, différent d’un lieu à un autre, à la difficulté de penser le découplage de la foi et du roi. Il fallut faire l’expérience de l’impraticabilité de toute solution autre que bi-confessionnelle pour s’y rallier. Par raison plus que par enthousiasme.
La ville d’Ancien régime possède un espace généralement fortement hiérarchisé. Peut-on constater l’influence du bi-confessionnalisme dans la hiérarchisation de l’espace ?
La structure de la ville à la Renaissance comprend un territoire clos, muré et des faubourgs. Ces derniers accueillent une population de déshérités, de migrants, de pauvres journaliers agricoles, de portefaix qui ne parviennent pas à se loger dans la ville. Les faubourgs reçoivent aussi les pestiférés vivants ou morts, et de façon générale tous ceux que les contemporains qualifient de lie du peuple. C’est dans cet espace dévalorisé que les protestants obtiennent le droit de célébrer leur culte, parfois d’inhumer leurs morts : autant de décisions prises par les exécutifs citadins, les autorités royales qui suggèrent quelle peut être le regard porté sur les protestants. Dans les villes, les zonages ne sont pas très marqués et il faudrait suivre les déplacements des familles de protestants dans des espaces intra-muros pour déterminer si des phénomènes de regroupements ont cours ou pas. Mais l’enquête est à peu près impossible par manque de sources nombreuses et fiables. Si des regroupements eurent lieu, ils opérèrent avec le temps, à l’occasion de mariages entre réformés qui engendrèrent des élections de domicile et de probables regroupements.
Comment a évolué la population protestante en Limousin entre 1598 et 1787 ?
Entre l’édit de Nantes et l’édit de tolérance, la population protestante a enregistré une forte et irréversible érosion au cours du XVIIe siècle si bien qu’en 1685, il y a peu de communautés significatives et desservies régulièrement par un pasteur. Les foyers calvinistes les plus importants sont Aubusson et Felletin dans la Marche (Creuse actuelle), Argentat, Treignac et le sud du Limousin (Corrèze actuelle), Rochechouart (Haute-Vienne aujourd’hui). L’étiolement du calvinisme qui fut toujours très minoritaire résulte du retour des nobles protestants au catholicisme, un mouvement qui s’amplifia après la chute de La Rochelle qui impressionna beaucoup les protestants de la province. La communauté dispersée en de multiples noyaux très éloignés ne sut pas résister à un prosélytisme catholique très marqué, porté par des lignages nobles tels que les Pompadour, les La Marthonnie qui détinrent l’évêché de Limoges des années 1585 à 1620 et une élite citadine nostalgique de l’unité religieuse. En 1787, l’édit passa inaperçu dans un Limousin vidé de ses communautés protestantes.
Mr Michel Cassan, le Cabinet de Curiosités(XVIIe) vous remercie chaleureusement d’avoir consacré du temps à répondre à ses questions, spécialement durant cette période d’installation en terre poitevine.
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Sommaire.
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Pensez à nous communiquer vos publications.
Le programme de septembre sera mis en ligne le Samedi 4 septembre.
Madame Michelle Magdelaine nous communique les nouvelles coordonnées de la base sur le Refuge huguenot :
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Découvrez l'histoire du droit de Wildfang !
un entretien exclusif avec
avec Mr Michel Cassan,
professeur de l'université de Poitiers.
Vous avez un sujet pour nous? N'hésitez pas Envoyez vos textes à:
mauran.phi @ wanadoo.fr
Histoire locale.
1) Comme neige au soleil. Les protestants de Saint-Lieux-Lafenasse. Carte des communautés protestantes dans le diocèse d'Albi en annexe.
2) Albi sous Henri IV: Pierre de Belloy et la régale (1608).
3) Notes de l'article Albi sous Henri IV, avec en annexe des extraits sur la localisation de la Régale en France.
4) L'organisation protestante au XVIIe siècle vue de Réalmont.
5) Notes et annexes (carte sommaire des Églises réformées et colloques Tarn et Aveyron) de la note sur l'Organisation Protestante.
6) Plan de Réalmont (Tarn, France) au XVIIe siècle.
7) Briatexte et le protestantisme.
8) Liste des églises réforméesdu Haut-Languedoc et Haute-Guyenne, avec le nombre de fidèles et date de démolition du temple.
9) Histoire de l'église réformée de Réalmont sous l'Ancien Régime.
10) Document : relation de conversions opérées par Mgr Daillon du Lude en 1645 à Réalmont : la renaissance de la communauté catholique réalmontaise.
Rhétorique.
1) Réécriture en 1769 d'un texte de 1608.
2) Le discours absolutiste: la harangue d'un lieutenant général de baillage en 1664.
3) Deux exemples de référence au lieu commun: l'éloquence, miroir de l'âme.
4) Pour l'emploi de la langue française en droit; un texte de 1610 de l'avocat Corbin (à paraître).
Culture.
1) L'éditoral du mois de février du Magazine de l'opéra Baroque: le concerto Caccini à la cour d'Henri IV.
2) L'opéra baroque "Il Pomo d'Oro" et la guerre des images.
Le Refuge.
1) Introduction à la liste des Réfugiés d'Erlangen.
2) Les émigrés à Erlangen: A
3) Les émigrés à Erlangen: B à CAZ
4) Les émigrés à Erlangen: Cha A E
5) Les émigrés à Erlangen: F à I
6) Les émigrés à Erlangen: J A Mar
7) Les émigrés à Erlangen: Mar à P
8) Les émigrés à Erlangen: R à V
Notes de lecture.
1) Montagne Castraise et confessionnalisation . Société Culturelle du Pays Castrais.
2) Martin Guerre - Raphaël Lévy
3) «Une guerre civile». Affrontements dans le Midi Toulousain au temps des guerres de religion. Champ-Vallon édition.
4) Les Communautés et l'argent. Presses Universitaires de Perpignan.
5) Pouvoirs municipaux et pouvoir royal en Roussillon et en Languedoc XVIIe-XVIIIe siècle. Presses Universitaires de Perpignan.
6) Jean-Christian Petitfils "L'Assassinat d'Henri IV", Perrin 2009.
7) Un livre sur Charles-Antoine de Ferrières Sauvebœuf.
8) Lecture helvétique: La résistance du Landeron à la réforme dans le comté de Neuchâtel en Suisse (1530-1562).
9) Note de lecture sur « Le père des pauvres, Paul Dubé, médecin à Montargis au XVIIe siècle » par Jean-Claude Dubé aux Presses Universitaires d’Ottawa , 2007.
10 ) Family Business, the litigation and the economies of daily life in early modern France, Julie Hardwick, Oxford University Press, 2009.
11) Rupert von de Pfalz (1619-1682) par Robert Rebitsch, Studien Verlag, Innsbrück 2005.[Rupert du Palatinat]
12) Les Révoltes bretonnes, rébellions urbaines et rurales au XVIIe siècle , par Yvon Garlan et Claude Nières, Privat,Toulouse, 2004. (à paraître).
Politique.
1) La politique étrangère et la Révocation de l'Edit de Nantes.
2) Une tragédie baroque: l'affaire de Clèves et Juliers (1609-1672). Partie 1.
3) Une tragédie baroque: l'affaire de Clèves et Juliers (1609-1672). Partie 2. Bibliographie sommaire.
4) L'Angleterre, le Palatinat (1620-1629) et Conrad Russell. Une introduction aux articles de Ch. Thompson.
5) Histoire parlementaire anglaise dans les années 1620, par Christopher Thompson (1)
6) Histoire parlementaire anglaise dans les années 1620, par Christopher Thompson (2)
7) Le droit de Wildfang ou de l'inimitié érigée en système. Les petites guerres entre Lorraine et Palatinat.
8) Notes de l'article sur le droit de Wildfang et biographie sommaire sur Charles-Louis le Palatin(1617-1680).
Historiettes tallemantiennes.
1) Les professeurs, le ministre, le Maroc, 1912. (B. Auerbach, G. Hanotaux, R. Mousnier).
2) Crimes, Moeurs et jeux au XVIIe. Un match de foot au XVIIe siècle!
3) Un jardin toulousain et la défénestration de Prague ....
4) Actéon et propos divers sur le monde.
5) Des bandits de grand chemin et des banquiers de haut vol.
6) Furetière parle du roi de Pologne.
7) Qui était M. Le Verrier? Qui formait Le Régiment de Koenigsmark?
8) Elephant man et le Blockbuch.
9) Propos anciens du Canada et nouveaux d'Europe.
10) Connaissez-vous les Grimelins ? (1694)
11) Encore au sujet d'Il Pomo d'Oro (1668) !
12) De la difficulté de la mise à prix des têtes de rebelles (Donnez votre solution !).
13) Montecuculi, généralissime de l'Empereur, plaide pour une armée permanente.
Entretiens.
1) M. Eckart Birnstiel a accordé un entretien au cabinet de curiosités. (XVIIe).
2) M. Jean-Marie Constant Président de la Société d'Etudes du XVIIe siècle a accordé un entretien au cabinet de curiosités. (XVIIe).
3) M. Pierre-Jean Souriac a accordé un entretien au cabinet de curiosités. (XVIIe)
4) M. Helwig Schmidt-Glintzer a accordé un entretien au Cabinet de Curiosités (XVIIe).
5) Mr Yves-Marie Bercé a accordé un entretien au Cabinet de Curiosités(XVIIe).
6) Mr Lucien Bély a accordé un entretien au Cabinet de Curiosités(XVIIe).
7) Mr Christian Jouhaud a accordé un entretien au Cabinet de Curiosités(XVIIe).
8) Mr Alain Viala a accordé un entretien au Cabinet de Curiosités(XVIIe).
9) Mme Michelle Magdelaine a accordé un entretien au Cabinet de Curiosités(XVIIe).
10) Mme Myriam Yardeni a accordé un entretien au Cabinet de Curiosités(XVIIe).
11) Mr Michel Cassan a accordé un entretien au Cabinet de Curiosités(XVIIe) .
Société.
1) Le Blasphème au XVIIe siècle (par Mlle K. André).
2) L'Ecole de Saumur, la grâce et la tolérance (1) par Thomas Guillemin.
3) L'Ecole de Saumur, la grâce et la tolérance (2) par Thomas Guillemin.
4) L'Ecole de Saumur, la grâce et la tolérance (3) par Thomas Guillemin.
5) Notes de l'article sur l'Ecole de Saumur (1)
6) Notes de l'article sur l'ecole de saumur (2)
Chronologie.
1) Première partie: 1593-1607
2) Pertie Deuxième: 1608-1619
3) Troisième partie: 1620-1625
4) Quatrième partie: 1626-1631
5) Cinquième partie: 1632 -1636
6) Sixième partie: 1637-1641
7) Septième partie: 1642-1648
8) Huitième partie: 1649-1653
9) Neuvième partie: 1654-1659
10) Dixième partie: 1660-1667
11) Onzième partie: 1668-1672
12) Douzième partie: 1673-1677
13) Treizième partie: 1678-1682
14) Quatorzième partie : 1683-1687
Documents
1) Jansénius explique la défénestration de Prague.
2) La réponse du duc d'Angoulême aux protestants députés allemands à Ulm le 12 juin 1620.
3) Le comte d'Aubijoux écrit à la reine de Pologne (1644-1651)
4) Notes sur les personnages cités par d'Aubijoux dans ses lettres à Marie de Gonzague.
5) Méthode pour établir des hôpitaux généraux par le R.P. jésuite Chaurand.
6) La révolution de Monaco (1641).
7) Pierre du Gua de Mons et Julien Peleus (1) : présentation d'un factum
8) Pierre du Gua de Mons et Julien Peleus (2): suite du factum (texte intégral).
9) Un divorce au Grand Siècle.
10) Mr Bauderon écrit à l'intendant de Bourgogne en 1678.
Hors d'Europe
1) Les Anglais et Français en Amérique du Nord, Introduction à la note de M. Christopher Thompson.
2) La compagnie Saybrook et la signification de son action colonisatrice, Partie 1. par Ch. Thompson
3) La compagnie Saybrook et la signification de son action colonisatrice, Partie 2. Par Ch. Thompson
XVIIe. Un peu de tout.
1) CMR 17 1977: Appel pour un nouveau colloque.
2) Exercice de style:trois faits divers sont proposés comme sujets, ENVOYEZ VOS TEXTES!
3) Henri IV assassiné: des historiens en parlent ...
4) Ernst, comte de Mansfeld et la France en août 1622.
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Un numéro spécial de la Revue du Tarn consacré au protestantisme paraîtra à l’automne 2010. Nous proposons ici un document découvert dans les fonds numérisés de la Bibliothèque Nationale de France (Gallica). Il s’agit d’un récit de conversion, comme il en existe de nombreux au XVIIe siècle, plutôt succinct (quatre pages) mais qui porte sur Réalmont (Tarn) en 1645, c’est-à-dire à une époque où le calvinisme dominait sans discussion le bi-confessionnalisme de la ville méridionale (voir ici l’Histoire de l’église réformée de Réalmont).
1°) Le contexte autour du texte
Le 3 juillet 1645, l’intendant du Languedoc, Bosquet, écrivait au chancelier Séguier : « Mr le maréchal de Schomberg combat de sa teste et de son bras depuis quatre jours contre la sédition la plus acharnée et la plus opiniatre que j’ay jamay veüe (1) ». Le gouverneur de Montpellier, le comte d’Aubijoux, participait alors à la campagne des Flandres (voir les lettres de d’Aubijoux sur ce site). L’agitation en Languedoc était forte et son évolution imprévisible. En novembre 1645, les habitants de Carcassonne exhibèrent des portraits de leur évêque en compagnie d’un bourreau chargé de le décapiter (2).
En septembre 1631, un édit avait aboli les Elus, imposés au Languedoc en 1629. Les Etats, mécontents de l’application de ce dernier, suivirent Montmorency dans sa révolte. Tallemant des Réaux a prêté à l’évêque d’Albi d’alors, Alphonse II d’Elbène, l’initiative de la révolte ; il se réfugia en catalogne après la défaite de Castelnaudary. Cet édit de 1631 excluait les protestants des assiettes diocésaines, les réunions de communautés pour la répartition de l’impôt et imposait la réservation des postes de premier et troisième consul aux catholiques. Mr CEJ Caldicott a raison d’écrire « exclusion of Protestants from assiettes in fact means only Catholics have privileges restored». En octobre 1632, l’édit de Béziers confirma celui de 1631 et renforça le contrôle sur les assiettes (3).
Le 27 juillet 1645, l’archevêque de Narbonne, Claude de Rébé, prononçait une remontrance au nom du clergé de France, à la fin de l’assemblée générale quinquennal de cet ordre, en présence de Mazarin, qui réclamait la révocation de l’édit de Nantes, supposé avoir été extorqué par les protestants à Henri IV (4).
A Réalmont, ville bi-confessionnelle depuis que le prince de Condé l’avait faite capituler en 1628 (il nomma les consuls après sa victoire ainsi qu’en 1629), l’évêque d’Albi, Gaspard Daillon du Lude, intervint pour mettre fin à des dissensions entre catholiques et protestants au sujet de la répartition du remboursement des dettes des guerres de Rohan. Il avait demandé l’application de l’édit de 1631 sur le partage du consulat, mais déjà en 1639, il n’avait pas été possible de trouver un catholique apte à tenir les postes (5). La conversion relatée ici serait, sur ce point, un point de départ important pour la petite communauté catholique de la bastide.
Sur la conversion elle-même, nous avons surtout des renseignements sur Pierre de Combelasse, dont le texte dit qu’il fut vingt-sept ans pasteur. Il était neveu de Job Raffin (ou Rafin), qui fut pasteur dans les années vingt à Réalmont. Lui-même apparu pasteur de Vénès au synode national d’Alès en 1620. Aux synodes nationaux de 1620 (Alès), avec son oncle et de 1626 (Csatres), avec la veuve de celui-ci, il sollicita l’aide financière de l’assemblée pour soutenir un procès relatif au temple de Vénès. En 1620, il sollicitait également une aide personnelle alors qu’un legs de la dame de Vénès était vraisemblablement contesté en justice (6). La question relative au temple de Vénès fut à chaque fois renvoyée au synode provincial. Un acte notarié, passé après sa conversion, nous apprend qu’il fut en conflit avec la communauté de Réalmont à partir de 1630 et ce 19 avril 1646, il finissait par obtenir l’accord d’un versement de 964 livres sur deux ans, faisant correspondre exactement chaque versement aux émoluments d’un pasteur réalmontais (7).
Jacques Lacroix, lieutenant de juge, était consul en 1645. Il apparaît dans les registres de baptême catholique, en compagnie du prévôt Antoine Barrau, comme témoin en 1645, puis faisant baptiser un de ses enfants en 1646. Il deviendra premier consul à Réalmont à plusieurs reprises jusqu’en 1656. Un Samuel Lacroix, vraisemblablement son père, exerçait son office en 1629. Peut-être s’agissait-il de Samuel, quand Jean Olès, dans son livre de raison, notait que la ville, en 1628, avait refusé l’accès à un Lacroix , trop suspect aux yeux de la municipalité (8)
2°) Ce que le texte nous montre.
Ce que le texte nous montre, c’est d’abord un diocèse harmonieux, où l’évêque soutenu par toutes les composantes de l’église catholique, oeuvre victorieusement contre l’hérésie. La première phrase qui accueille le lecteur, fait l’apologie de la résidence. Elle annonce donc bien un document à la gloire de Monseigneur Daillon du Lude, s’opposant ainsi au souvenir de son prédécesseur, renvoyé au rang des intrigants.
Apparaissent ici le couvent franciscain réalmontais rétabli en 1637, qui a convaincu le pasteur de se convertir, les chanoines albigeois , dont on a pu voir qu’ils n’appartenaient pas à une institution très malléable pour l’évêque (voir l’article sur le droit de régale en 1608 à Albi).Ainsi réguliers et séculiers travaillaient à Albi à l’édification de la foi catholique apostolique et romaine. Notons au passage la présence d’un chanoine de Fréjeville : ce nom apparaissait déjà entre 1575 et 1590 avec Hugues de Fréjeville, sous-chantre à Sainte-Cécile(9).
Le texte parle d’une absence de sacrement public « depuis presque un siècle ». Le culte catholique fut interrompu, dit-on, en 1568, puis rétabli en 1628. Nous pouvons donc constater ici qu’il ne put se livrer à des démonstrations publiques (signe de faiblesse en époque baroque) et que cette cérémonie, devant la totalité des habitants (le texte parle de deux mille spectateurs, la ville n’avait pas plus d’habitants alors) marquait symboliquement le retour d’un catholicisme de combat. L’assemblée du clergé ne pouvait être que satisfaite de cet exemple. D’ailleurs, à partir de 1651, Daniel Guérin de Bouscal mènera lui aussi l’offensive contre la communauté réalmontaise (10), tout en occupant le poste de premier consul.
3°) Le texte intégral.
Relation /de la conversion/ de Messieurs/ de/ Lacroix/ lieutenant de juge/ dans la Prévosté de Réalmont/ en Albygeois/ et de Combalasse, Ministre de la Religion/ Prétendüe Réformée dudit Réalmont et de la Damoiselle/ sa femme, de toute sa famille et de trois autres personnes/ et de la profession de la Foy Catholique, Apostolique et/ Romaine, par eux faite publiquement dans ladite ville de / Réalmont ; entre les mains de Monseigneur l’Illustrissime / Révérendissime, Messire Gaspar de Daillon du Lude, Evesque / et seigneur temporal d’Alby, faisant la visite de son diocèse / le second jour de Juillet mil six cens quarante- cinq. /
A Tolose / Par Jean Boude, imprimeur ordinaire du roy et des Estats / Généraux de la province de Languedoc. M DC XLV /
Relation de la conversion de Messieurs de la Croix, lieutenant de juge dans la Prévosté de Réalmont en Albigeois, et de Combalasse, Ministre de la Religion Prétendüe Réformée dudit Réalmont et de la Damoiselle sa femme, de toute sa famille et de trois autres personnes,et de la profession de la Foy Catholique, Apostolique et Romaine, par eux faite publiquement dans ladite ville de Réalmont ; Entre les mains de Monseigneur l’Illustrissime et Révérendissime, Messire Gaspar de Daillon du Lude, Evesque /et seigneur temporal d’Alby, faisant la visite de son diocèse le second jour de Juillet 1645.
Si les Evesques de naissance et de probité s’attachent à la résidence et visite personnelle de leurs Diocèses, et qu’en vrays Prelats ils s’en acquittent dignement, ainsi que la charge de bon Psateur les y oblige ; il en faut attendre des succez très-avantageux pour la Gloire de Dieu et salut des Ames de leurs Diocésains. C’est ce qui a pareu avec grand éclat et édification en la ville (page1) de Réalmont au Diocese d’Alby, le second de Juillet mil six cens quarante-cinq, où Monseigneur l’Evesque d’Alby, faisant le premier pas de la reprise de sa visite, y a fait rencontre d’une heureuse moisson ; puisque dans peu de jours (par ses soings extraordinaires) il y a ramené dans le giron de l’Eglise catholique, Apostolique et Romaine, le Sieur de la Croix, lieutenant de juge en la Prévosté de ladite Ville et le sieur de Combalasse, Ministre de la Religion prétendüe Réformée, la Damoiselle sa feme avec sa famille et trois habitants dudit lieu ou du voisinage.
Le premier ayant déclaré le dessein et professé ouvertement devant ce Prélat l’adveu qu’il vouloit faire à l’advenir de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine, qu’il recognoissoit, la vraye depuis longtemps.
Et l’autre ayant l’espace de trois mois par des conférences particulières et secrettes, qu’il avoit eües avec les Révérends Pères de l’Observance de sainct François, r’establis en ladite ville, particulièrement avec le Révérend Père Modeste, l’un des religieux dudit couvent, rendit de grands combats, comme très-sçavant et ayant exercé le Ministère durant vingt-sept années, sur tous les points de la Foy qui sont controversez, se seroit à la fin laissé vaincre et persuader la vérité infaillible de nostre croyance, laquelle (page 2) il auroit embrassé avec une repentence et une soumission qu’on ne sçauroit s’imaginer à la veüe de deux mille personnes, tant de l’une comme de l’autre religion, au devant de la grand’porte de l’Eglise Parroissielle, qui a été jadis le Temple des Religionnaires, y ayant abjuré son hérésie entre les mains dudit seigneur, qui avec ses habits pontificaux en auroit fait la cérémonie, avec un pareil zèle, que celuy qu’il avoit eu durant l’Octave précédente, qu’il a administré publiquement le Sacrement de Confirmation à la consolation du pauvre peupel de la campagne, qui depuis presque un siècle n’avoit peu recevoir ceste grace, à cause du malheur du temps : Bien que par un Miracle visible, il eût soûs la simplicité de ses mœurs et de ses habits conservé la pureté de la Foy Catholique, que tous les habitants de Réalmont, deceus soûs un faux masque de Religion réformée, avoient abandonné pendant les guerres civilles. Cest action a esté rendüe plus célèbre, tant par l’assistance de Messieurs de Sainct Amans, chanoine et archidiacre en l’église cathédralle d’Alby, de Montmerant, Chanoine, théologal et pénitencier en la mesme Eglise et de Fréjaville aussi chanoine de ladite Eglise et Vicaire général dudit seigneur évesque que par les Confessions, Prédications et réfutation contre le nouveau ministre, qui ont esté faites par les Révérends Pères Bajole (page3) et Charbonnier de la Compagnie de Jésus. Tous lesquels ledit Seigneur avoit pris à son départ de la ville d’Alby pour l’assister durant le cours de sa visite : Ce qui donne sujet d’espérer le progrez d’icelle, sera suivy de plusieurs autres conversiosn ; puisque ledit Seigneur, poussé d’une très-ardente charité et dévotion, ne recognoist point de mauvaise saison pour parfaire ceste grande Œuvre. Dieu bénira par sa grace ses bonnes intentions et luy donnera la force de les achever au garnd avantage des Curez et Parroissiens de tout son Diocèse./ FIN. / (page 4).
Notes.
1) Lettres et mémoires adressés au chancelier Séguier, publiés par Roland Mousnier, PUF 1964, tome 2 page 737.
2) Idem page 772.
3) L’Edit de Béziers (1632) : shifts of policy towards the Huguenots under Richelieu , de CEJ Caldicott pp. 67 à 95 (citation p79) in The Huguenots and Ireland, anatomy of an emigration, dir ; CEJ Caldicott, H.Gough, JP Pittion., Glendale Press, 1987.
4) The Huguenots and the revocation nof the Edict of nantes, par Charles Baird, New-York 1895, tome 1 page 393.
5) Les Huguenots albigeois, soixante ans de confrontation à Réalmont (1655-1715) par CH. et Ph . Mauran, in Revue du Tarn n°110 (1983) pp. 157 à 205.
6) Tous les synodes nationaux des églises réformées de France par Monsieur Aymon, La Haye 1710, tome 2 page 194 et page 396.
7) Voir ici la note sur l’organisation protestante vue de Réalmont. L’acte est dans archives départementales du Tarn, fonds Lencou, volume 202 f°182.
8) Les mémoires de Jean Olès, par Charles Pradel, Revue du Tarn, 1907.
9) Albi au XVIe siècle, gens de bien et autres « apparens », par Olivier Cabayé, Albi 2008. (un peu trop assertif sur les origines réalmontaises des Fréjeville catholiques, les Fréjeville protestants étaient, eux, bien de Réalmont).
10) Les Huguenots albigeois… page 160. Sur Daniel Guérin de Bouscal, voir Le gouvernement de Sanche Pansa, Genève 1981, par CEJ Caldicott (introduction).
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Note de lecture sur Rupert von der Pfalz (1619-1682) de Robert Rebitsch,
Innsbrück 2005.
Le livre de Robert Rebitsch commence par une citation de Jacob Burckhardt (1818-1897) : « Unique, irremplaçable. Le grand homme est celui sans lequel le monde nous paraît incomplet, car certainement les grandes réalisations n’étaient possible qu’à travers lui à son époque, dans son environnement et impossible à imaginer autrement ». Ruprecht von der Pfalz , quatrième enfant du mariage de Frédéric V et Elisabeth Stuart, électeur palatin et roi d’un hiver en Bohême, est-il un « grand homme » ? En tout état de cause, il est un produit de l’histoire européenne. Son époque, son environnement, lui ont permis de se construire une stature, mais en dehors des Allemands et surtout des Anglais, qui aujourd’hui connait encore Ruprecht (allemand) ou Rupert (anglais) du Palatinat ?
Né le 27 décembre 1619 (style grégorien), baptisé le 31 mars 1620, Ruprecht apparaît au monde alors même que son père va entrer dans la marginalité des souverains déchus. Mr Rebitsch cite la somme de 150 000 livres anglaises dépensée entre 1625 et 1632 pour l’entretien de la maison palatine en exil et le chiffre de 15 000 soldats anglais combattant pour la libération du Palatinat (voir ici l’article Angleterre et Palatinat) (page 19). Ce soutien de son oncle Charles Ier, quelque peu impuissant au regard des résultats qu’il génère, illustre une fidélité qui l’emmènera tout autour de la planète.
Pour Mr Rebitsch, la biographie de Ruprecht / Rupert est essentiellement maritime (il consacre d’ailleurs les dernières pages à une comparaison avec Ruyter pp. 141 à 145), mais il est surtout un de ses experts militaires propre à évoluer sur les différents champs de bataille, au gré des contrats et des rémunérations obtenues des potentats en chemin pour la gloire. Rupert (et nous utiliserons dès lors cette graphie qui est celle du titre !) est aussi un mercenaire terrien qui prend part à la Guerre de Trente Ans. Première expérience acquise avec son frère Charles-Louis au service des Provinces-Unies, sur sollicitation du stathouter Frédéric-Henri, un cousin, par sa participation au siège de Rheinberg. Puis en 1638, avec des fonds anglais, dans une opération surprise (dont Mr Rebitsch précise qu’il fera plus tard sa spécialité de ces mouvements brusques et audacieux p.24), il met le siège devant Lemgau. Le Mercure François rapporte cet épisode (tome 22 pages 521 à 527) : « Sur la fin juillet … le Prince Palatin , Charles Loys, avec le Prince Robert son frère, estoient arrivés à Arnheim et les troupes estoient logées à Isselbourg où ils avoient été souvent aux mains avec la garnison espagnole de Gueldre… ». En octobre 1638, Le comte Hatzfeld lève le siège et à Vlatho, au-dessus de Bielefeld, capture Rupert. Il sera retenu prisonnier à Linz jusqu’en novembre 1641. Passé en Angleterre, dont le monarque avait largement œuvré pour sa libération, il prend le commandement d’un régiment de cavalerie. Entre 1642 et l’été 1644, Rupert opère avec succès dans les rangs royalistes, contre la rébellion anglaise. Edgehill (23 octobre 1642), prise de Birmingham, de Lichfield (20 avril 1643) où il est blessé, sont des victoires qu’il inscrit à son palmarès. La défaite de Marstor Moor (2 juillet 1644) et surtout Naseby (juin 1645) amènent sa destitution de tout commandement par Charles Ier et, muni d’un laisser-passer des Parlementaires, d’une validité de quatorze jours, il quitte l’Angleterre pour rallier la France.
Rupert combat alors, comme Maréchal de Camp, sous le maréchal de Gassion, contre les Espagnols, de 1646 à 1648, dans les campagnes des armées françaises en Flandres, où il sera une nouvelle fois blessé (siège de la Bassée, coup de feu à la tête, voir notice dans Gazettes parisiennes d’Abraham Wicquefort pendant la Fronde (1648-1652),tome II page 1466, par Claude Boutin). Fin 1648, le futur Charles II en exil en France lui donne la charge de Vice-Amiral de la nouvelle flotte royaliste. Alors que le 8 février 1648, le Parlement avait mis fin à la fiction de la flotte au service du roi, en éliminant toute référence au nom et au titre de Charles Ier, le 27 mai 1648, plusieurs navires se mutinent, se déclarent royalistes et rejoignent la terre d’exil de leur chef. La France, alors engagée dans une guerre de course contre l’Angleterre, ne pouvait qu’apprécier ce renfort inattendu. Après une tentative d’intervention en Irlande pour soutenir le marquis d’Ormont, Rupert met le cap sur le Portugal, capturant en chemin trois navires. En Angleterre, cette action le met définitivement au ban, lançant Blake et 16 vaisseaux aux trousses de la flotte royaliste (2 mars 1650). La flotte portugaise en partance pour le Brésil, sera attaquée, l’abri offert par Lisbonne à Rupert équivalant à une déclaration de guerre. Wicquefort relate en 1650 l’agitation populaire au Portugal consécutive aux tensions engendrées par la protection royale offerte à Rupert (voir Gazettes parisiennes… page 925 § 826). Quand en 1651, Rupert sollicitera à nouveau le Portugal pour des « rafraichissements », il essuiera un refus (Gazettes parisiennes… tome II p. 1044 § 478). Pour l’heure, Blake rattrape les « pirates » devant Carthagène (1650), mais sans Rupert et Moritz, son frère, engagés dans la poursuite d’un navire marchand anglais. Blake va aller parlementer avec le gouverneur espagnol pour passer à l’attaque.
Cet épisode est présenté par Mr Rebitsch comme déterminant pour la politique européenne, car devant la connivence entre les Parlementaires anglais et les Espagnols, Mazarin craindra une coalition anti-française. La déroute des irréductibles royalistes de Rupert devant Carthagène n’était pas pour lui une si mauvaise nouvelle ! Quand Rupert cherchera à repartir de Toulon, les Parlementaires anglais feront acte de guerre, bloquant le port avec leur flotte (Gazettes parisiennes… tome II p 905 § 277, 1651). En fait les forces parlementaires ont été largement préoccupées par la mise hors d’état de nuire de la flotte royaliste. Celle-ci de son côté a cherché à créer un climat d’insécurité pour la marine marchande anglaise. Pour Mr Rebitsch, le régime de Londres donnait la priorité à sa neutralisation par rapport à l’intensification de la concurrence hollandaise (page 75). Revenu à Toulon en 1650, après avoir échappé à ses poursuivants, reparti en 1651, au cours de cette guerre, Rupert perd son frère Moritz qui disparait en 1652 dans un ouragan, au large des Antilles. Il rentre en 1653 en France, à la cour de Charles II, avec qui il a une altercation sérieuse au sujet des soldes de ses compagnons. Parti de Paris le 11 juin 1654, Rupert rejoint le Palatinat que son frère, Charles-Louis, a récupéré (voir ici l’article sur les Petites guerres entre la Lorraine et le Palatinat).
Rupert reprend du service sur terre, d’abord à la tête d’un régiment de cavalerie au service de l’archiduc Léopold (1657), puis comme Feldmarschallleutnant en 1659, au service de l’Empereur Léopold Ier. Il participe à la guerre du Nord : « le réformé comte palatin combattait aux côtés du Habsbourg catholique, pour la Pologne catholique contre la Suède luthérienne, qui jadis représenta un espoir pour les Etats évangéliques, au premier rang desquels se trouvait son père [traduction d’un extrait de la page 83] ». Mais en octobre 1660 la restauration anglaise l’appelle à nouveau aux côtés de Charles II, bien que son retour ne suscite qu’un enthousiasme limité (page 90).
Il va devenir un artisan actif de la prépondérance maritime anglaise. Membre depuis sa fondation (1660) de la Royal Adventurers of England Trading into Africa, très active dans le commerce des esclaves (en 1663, elle envoya 3000 esclaves en Amérique, p.150) (voir J.P. Poussou Les îles britanniques, les Provinces-Unies, la guerre et la paix au XVIIe siècle, Economica 1991 page 81 « le succès de cette compagnie fut réel : alors que de 1638 à 1661, le monopole hollandais avait été quasiment total, dès 1665, la plupart des nègres dont avait besoin la Barbade, soit 4 à 5000 personnes, arrivaient sur des navires de la Royal African Company[nouveau nom des Royal Adventurers en 1672 !] ».), nommé au Conseil Privé en 1662, il évolue dans les cercles proches du duc d’York, futur Jacques II, qui soutiennent la nécessité de contrecarrer, éventuellement par les armes, les Hollandais. C’est l’époque où le futur Jacques II avait ordonné au Major Richard Nicholls d’occuper la Nouvelle-Hollande en Amérique du Nord et où Neu-Amsterdam devient New-York. Le 3 juin 1665, les flottes néerlandaises et anglaises s’affrontent à Lowestroft , marquant le début de la seconde guerre anglo-néerlandaise. Charles II et son épouse Catherine de Bragance, sans postérité, doivent assurer l’avenir de la couronne, aussi le duc d’York est-il relevé de ses charges de commandement de la flotte, qui sont confiées à Rupert et au duc de Sandwich, lord Montagu. La crainte des Anglais reste alors la jonction des Français avec les Hollandais. : Rupert est chargé, avec 20 navires, de se poster au large de l’île de Ré pour surveiller la progression de l’amiral duc de Beaufort, sorti de Toulon le 19 avril 1666 et empêcher sa jonction avec Ruyter. Recevant un ordre de retour sur Portsmouth le 1er juin, il arrive le 3 juin au milieu de la bataille dite des « Four Days Fight », où Albermale, avec 54 navires, avait engagé depuis le 1er juin le combat contre 80 vaisseaux néerlandais. Rupert devient un des héros de la bataille navale la plus sanglante (5000 Anglais et 3000 Hollandais tués ou blessés) des trois guerres anglo-néerlandaises.
Rupert n’a jamais eu une grande sympathie pour les Français, en partie à cause de la concurrence dans la baie d’Hudson (Rupert ayant été gouverneur de la Compagnie de la Baie d’Hudson). Un incident pendant la bataille de Texel (10 août 1673) a souvent été présenté comme la cause de cette antipathie. Alors que pour cette troisième guerre anglo-néerlandaise, la France et l’Angleterre sont alliées, une action combinée a été décidée sur Texel. Pendant la bataille, Rupert manœuvre, prévenant le commandant français, d’Estrées, par des signaux de drapeaux, afin qu’il utilise au mieux les vents favorables à un rassemblement des flottes. Celui-ci reste étrangement inactif, « spectateur » diront les Anglais. Les Français expliqueront que d’Estrées n’avait pas compris le signal ; les Anglais que la France, si elle cherchait à casser l’hégémonie commerciale hollandaise, ne souhaitait absolument pas la voir passer à l’Angleterre, bref qu’ils avaient été trahis par leur allié. Ce point de vue sera soutenu par un collaborateur direct de d’Estrées, de Martel, qui écrira à l’ambassadeur de France : « Mr d’Estrées a déshonoré la nation, ayant fait autant de mal qu’il pouvoit », ce qui lui vaudra deux années de Bastille (page 134). Comme on le sait, Charles II sortira unilatéralement du conflit, à la suite du développement d’un sentiment anti-français en Angleterre, pour lequel Rupert a joué un rôle sensible.
Malgré les sollicitations de son frère, il a refusé de revenir à Heidelberg pour se marier et consolider la succession palatine. En 1680, il apportera son soutien à son neveu, même si les conditions politiques en Angleterre rendaient impossible un soutien matériel de Charles II pour le fils de Charles-Louis. Militaire sur tous les champs de bataille européens, il avait été aussi un collègue d’Isaac Newton à la Royal Society, où il entra en 1665, pour ses découvertes sur les techniques du mezzotinto. « Le 29 novembre 1682, le duc de Cumberland et Comte de Holderness, titulatures anglaises du comte palatin, quittait ce bas-monde » (page 151).
Alors grand homme ou pas grand homme ? Les temps sont venus où il nous faut, pièce à pièce, déconstruire les histoires nationales pour renouer avec les véritables fidélités qui structurent l’histoire de l’Europe : Rupert von der Pfalz est un héros européen, héros d’une saga d’un siècle de crises, que l’on ne peut pas réduire à une nationalité, qui a construit sa vie sur la fidélité à la lignée de sa mère, les Stuart. Pour V. Schondörffer, Henri IV était aussi un héros européen (voir Historiettes tallemantiennes), vienne donc une collection qui permette à un public d’amateurs d’accéder à l’histoire de ces hommes pour qui l’Europe était déjà une évidence.
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Le droit de Wildfang . Les petites guerres entre Lorraine et Palatinat.
Au début était le Wildfangrecht, un droit « gothique », comme disaient les contemporains du XVIIe siècle. De ce droit, mot à mot, le droit de prise sauvage, découlait du droit sur les étrangers et appartenait à l’Electeur Palatin du Rhin en tant que comte sauvage du Rhin : il en avait reçu la confirmation par l’Empereur en 1518. Il ouvrait la possibilité de saisir tous les biens des bâtards ou des gens « sans aveu », c'est-à-dire sans seigneur avéré, installés depuis une année sur les terres relevant de la justice seigneuriale du Palatin. L’individu saisi par le Wildfang, dont la réalisation concrète se faisait par un sergent posant la main sur l’épaule de la personne concernée en prononçant la phrase légale « De la part de l’électeur, mon maître, je vous fais Wildfang », était dès lors attaché servilement à la seigneurie de l’Electeur. Il pouvait se libérer de cette servitude par rachat.
Après la restitution de ses biens patrimoniaux (1648-1650), Charles-louis pensa trouver là un moyen de re-population, que les seigneurs russes ou d’Europe centrale n’auraient pas reniés, une source de revenus et un vecteur d’affirmation de sa souveraineté retrouvée sur un territoire mité par les occupations étrangères. Les Lorrains, qui n’étaient pas payés par leur gouvernement, occupèrent jusqu’en 1669 des places d’où ils pillaient les environs. Les Espagnols tinrent Frankenthal jusqu’en 1653. Régulièrement quelques razzias, quelques concentrations de troupes, jetaient sur les routes des réfugiés ayant perdu leur attachement à la terre. Gaston Roupnel a, dans son livre sur la Ville et la campagne au XVIIe siècle (Dijon), décrit les effets de ces exactions sur un autre pays-frontière, la Bourgogne : jusqu’à la conquête de la Franche-Comté, les Comtois semèrent la désolation chez leurs voisins, les Lorrains même ne furent éloignés que par la prise de La Mothe (1). Bien sûr, la vallée du Rhin n’avait rien perdu de sa valeur stratégique ou de son potentiel explosif depuis le début du XVIIe siècle (voir ici l’article sur l’Affaire de Juliers-Clève) et les tensions étaient des leviers bienvenus pour l’influence française dans l’Empire. Mêlant diplomatie de fin de guerre, avec l’exécution des accords de Nuremberg, manipulation de puissance garante des traités westphaliens, la France, contre l’Empereur et souci de la succession espagnole, l’histoire des petites guerres entre Palatinat et Lorraine donne à voir la difficile stabilisation de l’Empire après 1648.
1) La phase pacifique (1653-1664).
Le traité de Westphalie (24 octobre 1648) prévoyait par ses articles XIV et XV (IPM) (2) la création d’un huitième électorat pour le rétablissement du palatin de ses prérogatives d’avant 1618 et la restitution de la totalité de ses biens et droits (IPO IV §4). L’article VI (IPM ; IPO III) spécifiait clairement que les contestations aux restitutions ne seraient en aucun cas suspensives et que leur bien fondé ne pourrait être examiné qu’après que l’objet du litige ait été rendu à son propriétaire d’avant la guerre.
Le droit de Wildfang faisait partie des acquis seigneuriaux du palatin, mais le territoire sur lequel il s’appliquait était imprécis, relevant de la Haute-Justice seigneuriale, mais ne coïncidant plus nécessairement aux limites de l’Etat renaissant de 1648. La revendication de son application cristallisait les tensions que cette renaissance générait avec les voisins de Charles-Louis (3). Après trente années de guerre, cueillir les gens sans aveu annonçait une récolte fructueuse ! Brunner estimait en 1897 que le Wildfang aurait pu représenter 12% des revenus de l’Electorat (4). P.Blickle chiffre lui à 17053 personnes les individus concernés par ce droit. Dès janvier 1651, Charles-Louis avait demandé à son administration de faire liste des potentiels « Wildfänger »(5).
Au Wildfang, qui s’était répandu au bas Moyen-Âge dans les coutumes du Sud-Ouest de l’Empire, était associée une notion de servitude, disparue dans le droit des étrangers d’autres aires géographiques occidentales. Les revenus provenaient de la saisie des biens ou de l’amortissement de la servitude. P.Blickle explique les habitants supplémentaires par l’Electorat parce que la servitude attachée à ce droit était plus souple pour eux que pour les étrangers au Palatinat (6). Mais le droit de Wildfang fut finalement un excellent prétexte pour éliminer les soudards lorrains que Charles IV ne voulaient pas licencier, érigeant la querelle en méthode de gouvernement.
Le duc de Lorraine n’appliqua jamais l’article VI du traité de 1648, même si par le traité d’exécution du 2 août 1650 et contre rétribution (un million de florins), il ‘était engagé à évacuer les places que ses troupes, non licenciées et non payées, continuaient à occuper. Hammerstein à l’électeur de Trèves, malgré un article du traité signé à Münster en prévoyant explicitement le retour à l’archevêque (IPM X), Hombourg, Landstuhl à des vassaux de l’électeur palatin, Saarwerden ou Herbitzheim, restèrent sous la coupe des pillards lorrains. L’évacuation de Frankenthal par les Espagnols en 1652, contre celle d’Heilbronn par les troupes palatines (7), ouvrit la possibilité de la convocation de la Diète impériale, qui devait initialement se réunir six mois après la paix générale, pour, entre autres, examiner les réclamations issues de l’exécution du traité de Westphalie. Charles-Louis avait réuni contre lui des opposants historiques comme des opportunistes. Historiques, tels l’archevêque électeur de Mayence, qui s’était réapproprié « certains baillages », gagés en 1463 entre Heidelberg et Darmstadt (IPO IV §5), l’électeur de Trèves, comme évêque de Spire, ou l’évêque de Worms, pour des biens ecclésiastiques situés dans le Palatinat (IPO IV §6), quelques chevaliers souabes, franconiens ou rhénans. Opportuniste comme le duc de Lorraine. Tout ce beau monde avait rédigé à la Diète ouverte le 1er juin 1653, une résolution contre les revendications de Charles-Louis. L’empereur, conformément aux articles de restitution du traité de Westphalie, s’y opposa par décret (Inhibitionsdekret) auprès du collège électoral, créant en 1655 une commission chargée d’examiner le bon droit de chacun(8).
Entre deux diètes impériales, se réunissait un organe qui poursuivait le travail, la Diète de Députation, siégeant pour lors à Francfort, dont la convocation pour le 1er octobre 1654, permit l’ouverture le 25 septembre 1655 (9). Le contexte de l’Empire avait évolué : la guerre franco-espagnole se poursuivait, menaçant le difficile retour à la stabilité ; le duc de Lorraine, dont l’Espagne appréciait les garnisons pirates en vallée rhénane, avait été incarcéré à Tolède pour empêcher un ralliement français ; surtout, Ferdinand IV, élu roi de Hongrie en 1653, était mort le 9 juillet 1654, posant à la maison de Habsbourg le problème évident de la conservation de la couronne impériale à la mort de Ferdinand III. La question du Wildfang fut donc à nouveau agitée à la Diète de Députation par les opposant au Palatin pour solliciter l’Empereur à engager la commission qu’il avait créée à remettre ses conclusions (1656). Le directeur impérial de l’électeur de Mayence, Mehl, qui dirigeait les débats, présenta donc le 16 mars 1657, un mémoire à la session du collège électoral pour soutenir cette démarche. Juge et partie, Mayence ne provoqua que le refus de trancher de la plupart des députés de la Diète, qui ignoraient tout du sujet. Dès le 17 mars, Charles-Louis intervenait pour écarter toute discussion sur ce point et expliquait par écrit les raisons qui l’empêchaient d’accepter la commission impériale (10).
Dans un premier temps, les évolutions de la situation franco-espagnole et le début de la guerre du Nord, reléguèrent le Wildfang au second plan. Puis la mort de Ferdinand III, l’interrègne, avec le conflit du vicariat d’Allemagne, suivi du conflit de la Translation, ne permirent pas sa réapparition parmi les priorités de la Diète de Députation.
A la mort de Ferdinand III (2 avril 1657), l’électeur de Bavière et l’électeur Palatin prirent la direction des affaires en Allemagne, se revendiquant chacun Vicaire de l’Allemagne, en l’absence d’Empereur. Ce vicariat était autrefois attaché à l’électorat palatin qui avait été transféré en 1623 à la Bavière. Ce nouveau conflit, poussa la Bavière à conclure un traité avec Mayence, le 1er juin 1657, prévoyant une aide militaire réciproque en cas de conflit armé avec le Palatinat(11). Bigot, un érudit français voyageant en Allemagne et témoin de l’élection de Léopold, assista à l’entrée de Charles-Louis à Francfort, au moi de mai 1658, pour prendre place à la Diète électorale : il rapporte que le premier geste de celui-ci fut d’ordonner l’arrachage systématique des affiches portant les armes bavaroises dans le cadre de l’exercice du vicariat(12). Détail baroque de cette entrée : le palatin se fit grandement remarquer lors de son entrée par les « trois petits nègres tous nuds sur des chevaux »qui l’accompagnaient. Image reflet de son frère, Ruprecht, alors au service de l’archiduc Léopold à la tête d’un régiment de cavalerie que Sébastien Bourdon avait peint en compagnie de son légendaire « maure » qui ne le quittait plus depuis une expédition en Gambie (13).L’élection se tint le 18 juillet 1658 et le 1er août, l’archiduc Léopold, devint Léopold Ier, Empereur du Saint-Empire Romain de langue allemande.
Le conflit de la Translation suivit l’accession au trône de Léopold Ier : afin de rapprocher la Diète de Députation de lui, et donc de diminuer l’influence pesant de la France, qui tentait de regrouper un nombre croissant d’Etats au sein de la Ligue du Rhin (14 août 1658), l’Empereur proposa sa « translation » à Ratisbonne. Le conflit qui naquit à cette occasion opposa les tenants des séances à Francfort, avec l’archichancelier, archevêque-électeur de Mayence à leur tête, aux tenants de Ratisbonne. La Diète finit par siéger aux deux endroits. Naturellement, il y avait là l’illustration du rapport de force franco-impérial. Or le Palatin tenait pour Francfort. L’heure n’était donc pas, pour Jean-Philippe de Schönborn, archevêque de Mayence, à le provoquer inutilement. Certains ont pu dire que le Wildfang n’était pas une priorité pour Mayence, certes, mais convenons avec ce qui va suivre qu’il constitua, pour les Mayennçais, un sérieux problème récurrent !
En 1659, la paix entre la France et l’Espagne redéfinissait les rapports régionaux. Libéré des prisons espagnoles, le duc de Lorraine, Charles IV, fit le choix de tout faire pour maintenir ses armées et son matériel militaire en l’état. Les traités avec la France de 1661 (Vincennes), 1662 (Montmartre) et 1663 (Marsal) ne facilitaient pas la manœuvre, mais Charles IV était passé maître pour jouer des inimitiés des uns et des autres à son profit ; il savait frayer en eaux troubles. Beauvau l’expliquera : « ne croyant pas pouvoir conserver son repos que par les troubles mêmes » (14).
Au début de 1662, Jean-Philippe de Schönborn demandait à l’ambassadeur français de préciser les liens de Louis XIV et Charles-Louis : il avait clairement décidé d’utiliser l’armée lorraine pour résoudre le problème du Wildfang. Devenu en 1663 évêque de Worms, Jean-Philippe de Schönborn, n’en avait que plus de volonté d’en découdre, malgré les conseils de ses alliés français qui eussent préféré un bon compromis avec quelques monnaies sonnantes et trébuchantes pour calmer le Palatin. Mais il ne semblait que nous en fîmes à ce stade et du côté de Jean-Philippe on affirmait que Charles-Louis devait hommage et foi à Worms pour « la ville et chasteau mesme de sa résidence d’Heydelberg » : pas vraiment une affirmation de nature à pacifier le débat. Le 28 décembre 1664, Mayence et ses alliés, réunis depuis mars dans une sorte de confédération, remettaient à l’Empereur un mémoire exposant leur position et agitant le danger de l’expansion évangélique face à l’orthodoxie catholique qu’ils incarnaient (15).
2) La phase belliqueuse (1665-1669).
Le 22 mai 1665 le pas fut franchi : l’électeur de Mayence lança l’attaque contre le Palatin, avec des troupes lorraines commandée par le prince de Vaudémont. L’objectif était Ladenburg (16), une forteresse démantelée par Frédéric V, le père de Charles-Louis qui la retenait comme caution des prêts fait à l’archevêché de Mayence. Schönborn en réclamait la restitution, sans évidemment parler de rembourser quoique ce soit, mais en plus réclamant que lui fut payé la remise en état des fortifications. La capture par Vaudémont de deux autre places palatines et la médiation du margrave de Bade, commissaire impérial, amena une trêve vite rompue par une bagarre d’après-boire entre Lorrains et Palatins(17). La guerre s’intensifia d’un cran avec la convocation de la noblesse lorraine par Charles IV et la mise sur pied d’une armée palatine de 6000 hommes. Surtout, le Lorrain mit à la tête de ses armées un condotiere reconnu : un fils d’Elboeuf, dont on avait entendu parler en France pendant la Fronde, alors que courait le petit couplet :
Ils sont faits comme quatre œufs
Les d’Elboeufs
Ce sont les princes des gueux
Jamais femme de leur mine
Ne sera aux feuillantines.
Le prince de Lillebonne, François-Marie, fils du duc d’Elboeuf, frère du comte d’Harcourt, dont il intégra le régiment et du prince d’Harcourt. Beauvau nota son arrivée par l’impression qu’elle fit sur les troupes palatines « nouveau général dont la réputation leur étoit connüe à cause des François qui étoient parmi eux et dont la plupart avoit servi sous lui dans les guerres des Flandres » (18).Simple phrase mais qui suggère une sorte de « mercato » militaire, où le soldat expérimenté est recherché par le potentat pour l’exécution de ses rêves de gloire.
Du côté de Mayence, maître d’ouvrage de ces courses sanglantes, bien vu en cour de France après le « coup » remarquable de 1664, que représentait le gain du ministre autrichien Portia à l’idée d’un partage préventif de la monarchie espagnole(19), la facture de la soldatesque commençait à devenir lourde et l’agitation de mauvais aloi. Le duc de Brunswick, membre de la Ligue du Rhin comme Mayence, soutenait Charles-Louis en lui envoyant des troupes(20). Une conférence en vue de la paix fut prévue à Oppenheim et Frankenthal. Mais Lillebonne, courroucé de n’être venu que pour si peu, retarda l’arrivée du représentant lorrain (Risaucourt) et livra pendant ce temps une dernière bataille pour l’ornement de son palmarès(21). Le 31 octobre 1665, après médiation de la France, la Suède et de l’Empereur, le recès préliminaire d’Oppenheim était agréé par les belligérants suivi le 14 novembre de l’échange des ratifications (22).
L’année 1666 devait voir la fin de la trêve entre Mayence et compagnie et le Palatinat, le recès d’Oppenheim ayant fixé jusqu’à la mi-mai la période de négociations. Le contexte guerrier dans une Europe instable, l’évêque de Münster profitant du conflit néerlando-anglais pour entrer en action, amena les puissances garantes du traité de Westphalie, France et Suède, à intervenir pour l’établissement d’un compromis durable. Exercice compliqué : les Lorrains accusaient les Palatins de poursuivre l’exercice du Wildfang sans interruption, malgré les négociations sur la validité de son ressort et si le Theatrum Europaeum signalait que « les troupes de l’électeur de Mayence et des autres peuples auxiliaires respectaient l’armistice en restant tranquillement dans leurs quartiers », il ajoutait »seuls les Lorrains ne pouvaient rester en place (Ihre Hände an sich halten )et saisissaient tout ce qui était à leur portée sur les frontières du duché des Deux-ponts et de la Sarre » : le 19 août 1666, le village de Kriegsfeld était pillé par leurs soins et brûlé de telle manière que personne ne revint y habiter(23). S’ensuivit une suite de pillages qui provoquèrent les représailles d’un contingent de 1700 hommes du Palatin. Le marquis lorrain de Fauquemont fut assiégé dans son retranchement du château de Guislot, sur le territoire de l’évêché de Spire(24).
En France, Subligny versifiait sur les évènements, évoquant le 25 août la médiation en cours(25). Un envoyé français, Monsieur Courtin était arrivé la veille à Heilbronn, venu d’Heidelberg, suivi de Monsieur Böckel, envoyé suédois. Le 27 septembre 1666, Vienne émettait un Madatum Avocarium et Inhibitorium ordonnant l’évacuation des territoires occupés et le respect des ordres impériaux des 12 septembre 1665 et 10 août 1666 de ne pas intervenir contre la Palatin tant qu’un arbitrage n’était pas rendu(25). Mais le prince de Vaudémont avait réussi à s’emparer de Billigheim. De son côté, Charles-Louis, avec les renforts du duc de Neubourg, fort d’une armée de 3 à 4000 hommes menaient l’assaut contre Kirweiler (29 octobre 1666) se heurtait à une résistance lorraine puissante. Les opérations de cette petite guerre étaient suivies attentivement en France, comme le montre la Gazette rimée de Subligny, commentant sur deux pages les combats du mois de novembre 1666 et relatant la blessure du Français général de l’armée palatine(26) :
Chauvet, général de l’armée
Qui peu de jours devan,t au quartier de Zeskain
Avoit fait tout trembler sous les coups de sa main
A la victoire accoutumée,
Y receut un coup dans le bras
Qui pourra bien aussi luy causé le trépas.
Début novembre, pour faire cesser le conflit, la France fit envoyé très solennellement à Charles IV de Lorraine « un exprès, couvert d’un hoqueton de sa livrée [de la livrée de Louis XIV], comme une espèce de héraut, par laquelle [Louis XIV]écrivoit [à CharlesIV] que l’Electeur s’étant soumis à son arbitrage et à celui du roi de Suède pour la composition des différens qu’il avoit avec les Electeurs de Cologne, de Mayence et avec lui, il étoit nécessaire de commencer par une suspension d’armes pour y parvenir »(27). Le procédé n’est pas sans rappeler la déclaration de guerre de 1635 portée à Bruxelles. Le message était clair et il y avait urgence à y déférer, ce que le duc de Lorraine comprit très vite.
Louis XIV se souviendrait vite des hauts faits de Lillebonne et de ses soldats : un match de seconde division pour un sélectionneur national, en quelque sorte. Mais cette guérilla permanente épuisait les régions qui en étaient la scène : l’évêché de Spire ne pouvait plus contribuer de manière quelconque à l’effort de guerre. Le temps des négociations sérieuses, en cet hiver 1666-1667 était venu. Après le contingent franco-lorrain envoyé sur Erfurt, après la bataille du Saint-Gotthard, après l’intervention contre l’évêque de Münster, le compromis d’Heilbronn allait marquer l’apogée de l’influence politique française dans le Saint-Empire. Le 11 novembre 1666, une suspension d’armes fut effective ; des otages garantissant de part et d’autre l’exécution de l’accord furent échangés(28). . Le 2 décembre 1666 Subligny écrivait :
Ils ont fait cessation d’armes
Aussi bien que les Suédois
Ensuitte d’un combat qui se fit l’autre mois
Où le Palatin eut de cruelles allarmes(29).
Le 18 décembre 1666, les troupes lorraines quittaient le Palatinat, le 27 décembre, l’électeur palatin, avec son fils et ses conseils, faisait son entrée officielle à Heilbronn où arrivaient les envoyés français et suédois. Et Subligny chantait :
Eh bien ! Enfin, Monsieur Coutin,
Avec un peu de patience
A mis d’accord le Palatin
Avec l’Electeur de Mayence
Cet accort est prêt à signer.
N’avois-je pas bien dis qu’il falloit estre Diable
Pour ne pas terminer l’affaire à l’amiable
Dès qu’on l’entendoit raisonner(30) ?
Le propos était un peu hâtif : un malaise de l’électeur palatin l’obligea à rentrer sur Heidelberg, reportant à février 1667 la signature officielle du compromis. Ce fut donc le 17 février 1667, à Heilbronn, qu’un Laudum , comme le qualifie le Theatrum Europaeum, fut ratifié(31).
Il était censé mettre un point final aux divergences entre Mayence, Spire, Würzburg et le Palatinat sur le Wildfang, le droit d’accompagnement(32) et les droits de douane. Charles-louis célébra la reconnaissance de ses droits par des feux d’artifice, jeûnes et prières publiques. La Lorraine obtenait une place forte en échange de l’évacuation de Billigheim, mais perdait un gros revenu par l’échange des prisonniers dont elle disposait en nombre trois fois supérieur à son adversaire palatin(33).
Le duc de Lorraine pouvait estimer s’en bien sortir. Il dut faire face à la demande de Louis XIV d’intégrer ses troupes dans son armée, pour la campagne des Flandres qu’il préparait pour faire valoir « les droits de la reine » (guerre de Dévolution 1667-1668). Charles IV pensa dans un premier temps en tirer gloire et revenus, mais déchanta très rapidement : Louis XIV réquisitionnait l’armée pirate de Lorraine, il ne la sollicitait pas comme alliée. Il reproduisait ici ce d’autres avaient fait en d’autres temps avec les Grandes Compagnies. Il faut lire, dans les Mémoires du Comte de Beauvau, la réaction ahurissante de Charles IV, véritable Néron moderne, qui provoqua la panique dans Nancy afin de la vider de tout ce qu’il y avait à piller (34) ! La Lorraine n’allait pas pouvoir indéfiniment maintenir ses pillards sur le pied de guerre.
Toutefois l’attaque française en Flandre avait poussé les feux d’un débat, qui s’intensifia avec l’occupation de la Franche-Comté, concernant ce que l’on appelait à la Diète impériale la Garantie Générale. Il s’agissait de garantir au moyen d’une armée issue de l’Empire, l’application des traités , indépendamment des puissances « étrangères ». L’archevêque de Mayence, archichancelier du Saint-Empire, était un partisan de cette solution. Les débats avaient également tourné autour de l’inclusion du cercle de Bourgogne, c'est-à-dire Pays-Bas et Franche-Comté, dans cette garantie. La difficulté provenait du secours armé que celle-ci sous-entendait et qui représentait une infraction aux Capitulations signées par Léopold Ier pour son élection à l’Empire(35). A la signature du traité d’Aix la Chapelle(1668), l’extension ou le succès de cette idée de Garantie Générale n’était pas bien vu par la France qui craignait qu’elle ne permît à la Triple Alliance de prospérer. L’électeur palatin ne pouvait intervenir à meilleur escient, réduisant à néant les espoirs de Garantie Générale(36).
Les premiers rassemblements d’hommes eurent lieu en juillet 1668, à la faveur du licenciement des troupes françaises engagées dans la guerre de Dévolution. Le Palatin réunit une armée de 7 à 8000 hommes. En cet été 1668, Mayence connaissait les désordres de l’arrivée massive de réfugiés fuyant les ruines de la guerre qui s’annonçait(37). Exigeant l’application des traités, Charles-Louis força l’ouverture du château de Neu-Bamberg, possession mayençaise. Le 20 août 1668 un accord devant Horneck permit au commandant de la place de sortir pour aller jusqu’à Homburg, toujours occupée par les soudards lorrains. L’électeur Charles-Louis et son fils entrèrent dès le lendemain dans la place reconquise. La marche de l’armée palatine reprit le 22 août, l’électeur se rendant à Frankenthal. La première place prise avait été Landstuhl, mettant ainsi fin aux exactions sur les villages environnants, perpétrées par les Lorrains. Outre la garantie Générale, le Wildfang devenait un prétexte de valeur pour la mise au pas des Lorrains. Après avoir recommencé à progresser contre eux, les Palatins durent, avec 400 tués, essuyer, le 26 septembre 1668, une défaite. Le prince de Lillebonne, renforcé du comte de Vitry avec des réserves de cavaleries lunebourgeoises, rançonna les environs d’Ingelheim à hauteur de 30000 thalers. Le 28 octobre 1668, profitant du brouillard, un parti de cavaliers palatins réussit toutefois à enlever quelques officiers lorrains(38).
Au mois de novembre 1668, malgré la nomination des margraves de Baden-Durlach et de Baden-Baden comme commissaires impériaux, les opérations continuaient. Le Palatin fit appel à la France, avec laquelle il avait conclu un traité le 2 août 1668, comme arbitre ; la Lorraine implora l’Empereur de faire justice. L’intendant d’Alsace, Colbert de Croissy, fut mandaté. Heidelberg envoya un émissaire auprès du commandant suédois pour étudier la possibilité d’un soutien militaire. Après la prise du château de Falckenstein par les Palatins, il ne fut plus rien tenté et en décembre 1668, la résolution impériale était acceptée par la Lorraine. Comprenant la partialité française dans le conflit, Lillebonne tenta une négociation directe avec la France. Pour rencontrer le roi, il vit la duchesse d’Orléans, puis la duchesse de Chevreuse et enfin le Tellier. Laissant entendre que le duc de Lorraine ne ferait pas de difficulté à désarmer si son adversaire faisait de même, le prince de Lillebonne ne fut reçu que par Lionne qui lui répliqua que la solution était à rechercher en Lorraine, auprès de l’envoyé du roi, Mr d’Aboville ,et non à la cour(39).
Le 29 janvier 1669 le marquis de Saint-Maurice, écrivant au duc de Savoie, commençait sa lettre par « la guerre de Lorraine est finie »(40). Mayolas, autre poète gazetier, relatait, dans sa lettre du 29 janvier 1669, ainsi la fin des hostilités :
Le brave Electeur palatin
A désarmé le long du Rhin
De Konismarc l’Illustre Comte
Au Grand Louis de sa part comte
Que son Prince suit ses dessins
Et qu’il y donne aussi les mains
Par là l’on voit que nostre Sire
Obtient partout ce qu’il désire(41).
Les troupes furent licenciées en février 1669. Celles qui avaient été au service du Palatin se dirigèrent vers Strasbourg pour entrer au service du comte Guillaume de Fürstenberg, un affidé de la France. La traversée de l’archevêché de Cologne fut interdite au comte de Lippe à la tête de son régiment, parce que l’archevêque le soupçonnait d’aller vendre son expertise et ses soldats à l’évêque de Münster, encore une fois en conflit avec les Provinces-Unies. Charles IV fut vite contraint à cesser ses agissements, le duché de Lorraine devant subir l’occupation française(42).
Convenons-en, chers lecteurs, ce fait divers politique que fut le Wildfang, nous a permis, en cheminant à sa recherche, de passer aux côtés de quelques institutions comme d’évènements baroques mal connus des Français. Pourtant, il est possible de trouver dans l’argumentation des opposants au Wildfang les premiers défenseurs de la liberté individuelle, qui prendra au XVIIIe siècle l’importance que l’on sait(43). Politiquement, le conflit fut ici érigé en système, par Louis XIV qui s’en servit pour manigancer dans l’empire, par Charles-Louis qui affirma ainsi son retour dans le monde des puissants, par Charles IV qui fit ainsi des rares années d’indépendance de la Lorraine, un enfer dans le but de conserver une force armée, synonyme d’existence dans le concert des grands.
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Notes sur l’article du droit de Wildfang.
1) La ville et la campagne au XVIIe siècle. Etude sur les populations du pays dijonnais par Gaston Roupnel, Armand Colin 1955 (réédition de l’édition de 1922) p.56.
2) Nous utilisons les abréviations convenues de IPM pour les articles signés à Münster et IPO pour les articles signés à Osnabrück (IP = Instrumentis Pacis). On trouvera des versions françaises de ces documents sur http://mjp.univ-perp.fr
3) Die pfälzische Wildfangstreit par Winfried Dotzauer in Jahrbuch zur Geschichte von Stadt und Landkreis Kaiserslautern, Festschrift für F.L. Wagner, 1974-1975. Pages 235 et 239. Une bonne explication, en français, du droit dans Le droit germanique par Mauvillon, Paris 1749, tome 1 pp.482-483.
4) Die pfälzische Wildfangstreit unter Kurfürst Karl-Ludwig (1664-1667) par Dr Karl Brunner, Innsbrück 1896. L’information cite est extraite du compte rendu de l’Historische Zeitschrift Bd.79 , Heft 1, page 171.
5) Von der Leibeigettschaft zu den Menschenrechten. Eine Geschichte der Freiheit in Deutschland, par Peter Blickle, Münich 2003. Page 108.
6) Die pfälzische Wildfangstreit.. W. Dotzauer op. cit . pages 235 et suivantes. Von der Leibeigettschaft… P. Blickle op .cit. page 108. Pour comparer avec le droit français, une intéressante dissertation sur les bâtards dans les Œuvres du Chancelier d’Aguessau (1772, Tome VII pages 381 à 469) : les bâtards étaient serfs et il leur était interdit de tester. La jurisprudence changera sous François Ier, mais des coutumes conserveront les traces de cette ancienne servitude. D’Aguessau explique qu’alors « la succession des bâtards appartenoit aux seigneurs dont ils étoient serfs de corps par droit de mainmorte et non par déshérence » (p.406). Un article paru dans Staatsrecht Völkerecht Europarecht : Festschrift für Hans-Jürgen Schlochauer, Münich 1981, page 779, compare le droit de Wildfang à un droit d’épave, donc de déshérence. Toutefois, le caractère servile attaché aux Wildfänger laisse penser à un droit antique de mainmorte réactivé pour les circonstances, peut-être dans des formes plus complexes qu’à l’origine. Pour les étrangers (aubains), il n’y a plus de servitude attachée au droit d’aubaine au XVIIe siècle en France. Ce n’est que sur la période XIVe/XVe siècle qu’était apparue une interdiction de tester pour les aubains (sauf en faveur d’un régnicole). Auparavant, le droit d’aubaine était un droit de déshérence. Notez que le Languedoc fit toujours exception à cette législation. Voir, par exemple, La Fiscalité pesant sur l’étranger au royaume par John Casterell in Les Communautés et l’argent, Presses Universitaires de Perpignan, 2008, page 205 et note 15 et l’article « aubain » page 108 du Dictionnaire du Moyen-Âge, dir. Claude Gouvrat, PUF 2002.
7) Theatrum Europaeum Tome VII, à date. L’intégralité du Theatrum Europaeum est accessible en édition numérique sur http://digbib.bibliothek.uni-augsbourg.de/ . Frankenthal fut évacuée le 26 avril, après qu’un recès du 14 mars 1652 eut été signé, stipulant l’évacuation simultanée de Heilbronn par les armées palatines. Heilbronn avait été livrée par les Français en 1650, qui l’occupaient depuis 1647, à la suite des Impériaux et Bavarois. Les contingents suédois évacuent la Poméranie revenant au Brandebourg en 1653 : von Sparr pourra entrer avec quatre compagnies brandebourgeoises dans Kolberg le 6 juin 1653 (voir Otto Christoph, Freiherr von Sparr (1603-1662). Der erste brandenburg-preussische Generalfeldmarschal, par F. Göse. p.89)
8) Die Reichsdeputationstage 1655-1663 par Matthias Schnettger, Aschendorff 1996. Page 221.
9) Idem page 29.
10) Idem pages 222-223.
11) Bayern und Frankreich vornehmlich unter Kurfürst Ferdinand-Marie par Mr Doeberl, Münich 1900, pages 47, 49 et p.52 , note 2
12) Lettres d’Emeric Bigot à Gilles Ménage et à Ismaël Boullard au cours de son voyage en Allemagne (1657-1658), par Henri Omont in Annuaire Bulletin de la Société d’Histoire de France, 1886, pp 227 à 255. Voir pages 26 et 27 (tiré-à-part) (lettres d’avril et mai 1658).
13) Pour les faits relatifs à Charles-Louis voir Lettres d’Emeric Bigot… op. cit. . Pour Rupert, voir Rupert von der Pfalz (1629-1682) par Robert Rebitsch, Innsbrück 2001 , page 67 ; pour ses fonctions dans l’armée impériale, page 82.
14) Mémoires du Marquis de Beauvau pour servir à l’histoire de Charles IV, duc de Lorraine et de Bar, Cologne, 1688, p. 282.
15) Trente ans de diplomatie française en Allemagne : Louis XIV et l’électeur de Mayence (1648-1678), par Claude Badalo-Dulong, Paris 1956, p.58. L’Europe au grand tournant des années 1680, par Charles Boutant, Paris 1985, page 43. Notez que ces deux auteurs, puisant au Brockhaus, expliquent le Wildfang par analogie au droit d’aubaine en France, ce qui ne paraît pas adapté pour le XVIIe siècle. Theatrum Europaeum Tome IX pp. 1127 à 1131. Notez que les pages 1127 et 1128 sont répétées en lieu et place des pages 1125 et 1126.
16) Mémoires du marquis de Beauvau… p. 259. Il parle de « Ladebours ». Theatrum Europaeum Tome IX p. 1487 et suivantes.
17) Mémoires du marquis de Beauvau…p.261. Les évènements décrits forment les pages 1487 à 1493 du Tome IX du Theatrum Europaeum.
18) Mémoires du marquis de Beauvau…p.265. Sur François-Marie de Lillebonne (1624-1694), quatrième fils du duc d’Elboeuf et d’Henriette de Vendôme, voir notice bibliographique dans Les gazettes parisiennes d’Abraham Wicquefort pendant la Fronde (1648-1652) par Claude Boutin, Paris 2010, tome II, page 1435. Pour ses campagnes dans les Flandres voir Mémoires de Bussy, édition Lalanne, tome I ou les Mémoires du Vicomte de Turenne, édition Poujoulat page 505, par exemple. Pour le petit couplet, voir Le manuscrit 673 par Tallemant des Réaux, édition V. Maigne, Paris 1994, page 207.
19) Trente ans de diplomatie française… op.cit., page 97.
20) Idem, page 91.
21) Theatrum Europaeum Tome IX ,page 1491. Mémoires du marquis de Beauvau… pages 265-266.
22) Theatrum Europaeum Tome IX, pages 1492 et 1493. Voir aussi L’Europe au tournant des années 1680…op.cit . , page 43.
23) Theatrum Europaeum Tome X, pages 139 et suivantes.
24) Mémoires du marquis de Beauvau… page 283.
25) Les Continuateurs de Loret, Paris, Tome II page 215.
26) Les évènements sont relatés dans le Theatrum Europaeum tome X, pages 153 et suivantes et dans Beauvau (qui parle de « Pilliquen »). Pour Subligny : Les Continuateurs de Loret, tome II, pages 519 à 522.
27) Mémoires du marquis de Beauvau… page 289.
28) Theatrum Europaeum Tome X pages 154 et 155.
29) Les Continuateurs de Loret, tome II, page . La remarque sur l’évêché de Spire dans les Mémoires du marquis de Beauvau… p.294
30) Theatrum Europaeum, tome X, page 155. Les Continuateurs de Loret, tome II, page 561.
31) Theatrum Europaeum ,tome X, pages 453 et suivantes.
32) Theatrum Europaeum, tome X, pages 454 à 457. L’Europe au tournant des années 1680… op.cit. page 48. Cet ouvrage, de Charles Boutant, donne l’explication des différents droits seigneuriaux contestés par Charles-Louis (voir pages 42 et suivantes). Le droit d’accompagnement est appelé dans le Laudum Heilbronnense « Geleibts ».
33) Mémoires du marquis de Beauvau… p.292
34) Idem p.297 et 298.
35) La Diète Germanique, par Bertrand Auerbach, Paris 1912 (Collection des Instructions aux ambassadeurs français), page LXXVII (analyse complètement enfermée dans les axiomes du temps et notamment les « frontières naturelles de la France »). Louis XIV and the origins of the Dutch War, par Paul Sonnino, Cambridge, 1988 , pages 36 et 37.
36) Louis XIV and the origins…op.cit., page 42 “the little war between Lorraine and the Palatinate was sending the general guarantee “up in smoke””.
37) Pour cette période, nous utilisons Continuatio XIX, Diarii Europaei, insertis variis actis publiis oder Täglicher Geschichts Erzehlung, Francfort 1670, pages 1 à 246 , aux dates indiquées. Moins touffu que le Theatrum Europaeum, le Diarum Europaeum présente aussi des documents en intégralité mais en Appendix, la première partie étant une relation chronologique des évènements. Pour Theatrum Europaeum, voir tome X pages 770 et suivantes.
38) Idem.
39) Idem et Mémoires du marquis de Beauvau…pages 319 à 338. Trente Ans de Diplomatie française… op.cit. page 127.
40) Lettres sur la cour de Louis XIV, marquis de Saint-Maurice, éditées par Jean Lemoine, Paris 1910, tome I p 279. Il semblerait que Lemoine n’ait pas correctement interprété le sens de cette phrase (voyez son commentaire en note).
41) Les continuateurs de Loret, tome III, colonne 462.
42) Continuatio XIX, Diarii Europaei… op.cit.
43) Von der Leibeigettschaft zu den Menschenrechten… op. cit.
Biographie sommaire de Charles-Louis du Palatinat, fils et héritier de Frédéric V.
Second fils de Frédéric V et Elisabeth Stuart, il naquit à Heidelberg en 1617. Il devint prince héritier après le décès de son frère aîné, Henri-Frédéric, en 1629. Au décès de son père, en 1632, il devint le chef de famille, réclamant la restitution des Etats héréditaires alors occupés par la Bavière. Avec son frère Rupert, et le soutien de Charles Ier d’Angleterre leur oncle, il participa, contre les Impériaux, à une aventure militaire à la tête d’une armée palatine, qui se solda par la capture de Rupert (1638). En 1639, Charles-Louis décida de récupérer l’armée du duc de Saxe-Weimar. Richelieu le fit arrêté et enfermé à Vincennes, le 24 octobre 1639. Les lettres de Grotius éclairent sur les négociations par l’intermédiaire des Anglais pour sa libération.
Il récupéra ses biens, comme nous l’avons vu, au traité de Westphalie. Il fut considéré, en particulier par Louis XIV, comme un exemple dans la reconstruction de son état (voir L’intendance d’Alsace par G.Livet, 1956) Il épousa le 12 février 1650, Charlotte de Hesse, fille du landgrave Guillaume V. Il aura un fils, Charles, marié en 1670 avec Wilhelmine Ernestine de Danemark, qui mourut en 1685, provoquant l’intervention de Louis XIV, dont le frère avait épousé la fille de Charles-Louis (Madame la Palatine, Elisabeth-Charlotte). Mais le Palatin avait une double famille et eut avec Madame de Degenfeld treize enfants à qui il confia le titre désuet de Raugrave. En 1657, à la diète, des scènes éclatèrent entre Charles-Louis et sa femme, dont les Electeurs furent les témoins. Durant la même période, lors d’une session des Electeurs, il lança un encrier à la tête du représentant bavarois. Charles-Louis meurt sur le chemin entre Manheim et Heidelberg, près d’Ecklingen, le 28 août 1680.
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Madame Myriam Yardeni, qui nous fait l’honneur de répondre à quelques questions ce mois-ci, est Professeur émérite de l’Université d’Haïfa (Israël), auteur d’une thèse de doctorat, sous la direction du Professeur Roland Mousnier, sur La conscience nationale en France pendant les guerres de religion (1559-1598) (publiée en 1971).
Madame Yardeni a été nommée Professeur à l’Université d’Haifa (Israël) en 1975, après en avoir été Professeur associé à partir de 1972.Elles nous parlera, plus bas, elle-même de son activité avec l’UNESCO (1986). Elle a été Visiting Fellow du Saint-Hilda’s College à Oxford, Professeur invité de l’Université de Bordeaux (1995), Directeur d’Etudes invité de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (1994, Ve section, sciences religieuses). Elle a pu mener des recherches dans le cadre du CNRS (France), de la Historische Kommission (Berlin, Allemagne), comme dans le cadre d’échanges entre Israël et le Danemark. Lauréate du prix Israël en 1999, elle a reçu en 2007 le prix E.M.E.T. Une partie de ses recherches l’a amené à traiter de la question du Refuge huguenot. Elle est une référence pour tout chercheur en Histoire moderne.
L'avocat général Simon Marion place une épître "La France" en ouverture de son recueil de Plaidoyers en 1595. Peut-on parler de conscience nationale?
Dans le cas de Simon Marion, je préférerais parler de patriotisme plutôt que de conscience nationale. Il s'agit évidemment de deux concepts entrelaces et imbriques l'un dans l'autre et il pourrait sembler quelque peu artificiel vouloir les séparer catégoriquement. L'Epitre à la France constitue un témoignage de valeur et d'une grande originalité pour les deux concepts.
Simon Marion appartient à une élite sociale et intellectuelle du tiers état que l'on pourrait qualifier de "République des Lettres des juristes", composée de "politiques", royalistes et patriotes, comme Etienne Pasquier ou Jacques Auguste de Thou. Son frère, Miles Marion est l'intendant d'Henry Ier de Montmorency. La carrière professionnelle de Simon Marion est typique de cette élite: avocat au parlement de Paris, président de l'une de ses chambres d'enquête, puis avocat général du roi auprès de ce même parlement et enfin "candidat" à la succession de Séguier.
Pourtant, une première lecture, même hâtive, frappe par une absence. Nulle part, en aucun contexte, il n'est fait mention du roi ou de la monarchie. Quand Marion parle du royaume, il sous-entend la France et non la personne du roi ou ce qu'il représente. Dans cette Epitre, datée de mars 1594, mois qui fera vivre des journées de crise et d'angoisse à tous les royalistes, politiques et patriotes français de l'époque, Marion déplore la perte prochaine de la France, "en agonie des derniers sanglots". Il y expose la nature de ses liens affectifs avec sa patrie. Il aime la France parce qu'elle lui a donne accès à ses écoles, célèbres en honneur, en vertu et en piété, mais aussi en bonnes lettres. Il y décrit la douceur de vivre en France et reconnait la chance qu'il a eu de pouvoir y poursuivre sa profession. Pour lui, la France est la "maitresse des armes, la nourrice des lettres, la tutrice des arts". Quand il fait mention de ceux qui détruisent la France, leur mère, il fait allusion bien évidemment aux ligueurs, sans les nommer. Quand on lit ces lignes, ce sont les célèbres invectives du Tigre de Hotman qui viennent à l'esprit. Pour ce qui est de ses positions religieuses, il semble d'appartenir aux catholiques politiques et modérés. Il utilise des termes tels que charité, douceur, modestie, union, concorde, jeunes, aumônes, etc. Cependant, il faut garder à l'esprit de ce que dira de lui Pierre de L'Estoile: "Plus éloquent que pieux".
Les quelques pages de A la France de Marion ouvrent de nombreuses perspectives et éveillent l'intérêt de tous ceux qui se penchent sur l'histoire du sentiment national en France, particulièrement à l'époque des guerres de Religion. Marion est serviteur du roi et peut-être même un fidele serviteur. Pourtant, dans l'un de ses plaidoyers, il critique sévèrement Henri III qui veut même l'embastiller. Il n'hésite pas, d'autre part faire l'éloge de l'archi-mignon d'Epernon. Il ne laisse aucun doute que son amour aille d'abord à la France, pas au roi, qu'il s'agisse du dernier des Valois ou du premier des Bourbons. Dans son Epitre, on ne trouve aucune trace d'une conscience nationale liée à la raison d'Etat. Ses liens avec la France sont purement affectifs. Mais, il se dessine dans cette Epitre, une conscience nationale "sociale", dérivée de son appartenance au tiers état et liée au rôle que joue le tiers état dans la grandeur de la France.
Somme toute, il me semble que le cas de Simon Marion, tout en témoignant d'un ardent patriotisme, révèle la complexité de la conscience nationale en France à cette époque.
Vous avez travaillé sur le Refuge. Les structures des Colonies Françaises, par exemple en Allemagne, subsisteront longtemps (au cœur du XIXe siècle parfois). Les fonctionnaires napoléoniens regarderont ces structures avec curiosité, mais les descendants de Réfugiés ne rallieront pas l’empire pour autant. Existe-t-il pour vous un paradoxe?
A mon avis, il s'agit là d'un phénomène tout à fait normal. Malgré la survivance tardive des églises, voire des colonies réfugiées avec leurs institutions parfois archaïques, les "huguenots" d'Allemagne et essentiellement de Prusse, sont totalement et parfaitement assimilés. Ils sont devenus "Allemands", même si parfois leurs intellectuels, comme Fréderic Ancillon, pasteur, philosophe et historien (et plus tard ministre des affaires étrangères de la Prusse) continuent de rédiger leurs travaux en français. Le paradoxe ne git pas dans le fait qu'ils ne se rallient pas à l'Empire napoléonien, mais dans le fait qu'ils continuent à s'exprimer en français sur le sol allemand.
Les calvinistes français qui replanteront les églises au XVIIIe siècle ont parfois été tentes par l'épiscopalisme. Quelles sont les grandes lignes de fracture ou de convergence entre le Refuge et les protestants du Désert?
J'avoue que cet épiscopalisme, comme celui de Paul Rabaut, héritier et continuateur d'Antoine Court, reste une énigme pour moi. Peut être s'agit-il d'une nostalgie inavouée d'une "normalité" assimilée a la hiérarchie et l'ordre?
Il est notoire que de toutes les assimilations, l'assimilation religieuse des réfugiés fut peut être la plus fulgurante. Déjà, nombres de réfugiés de la première ou seconde génération, deviennent, en Prusse, "reformes", ou conformistes en Angleterre et dans les colonies anglaises. Ils ne restent calvinistes que dans un environnement spirituel calviniste, comme à Genève ou aux Pays Bas. Les liens entre le Désert et le Refuge continuent à être étroits, bien que nous assistions à un renversement total des rôles. Dans un premier temps, c'est le Refuge, avec ses échappés de Babylone, qui soutient et aide le Désert. On peut même se demander si sans ce support, le Désert aurait pu survivre et avec lui, le protestantisme français. Je pense notamment au séminaire des "martyrs" de Lausanne, aux intercessions des réfugiés ou de leurs descendants devenus influents dans leurs nouvelles patries, aux collectes de fonds d'un Benjamin Du Plan ou de Jaques Serces et leur acheminement au Désert. D'autre part, les jeunes de bonne famille du Désert poursuivent souvent leur éducation dans les divers pays du Refuge. Cependant, avec l'intégration des réfugiés dans leur nouvel environnement, il s'avère que c'est grâce au Désert et aux nicomédites restés sur place que le protestantisme français parvint à survivre.
La théologie protestante à la veille de la Révocation est mal connue. Un Isaac Papin par exemple, a un discours étrangement moderne sur la tolérance. Etait-il représentatif d'un "courant" significatif?
A vrai dire, Isaac Papin n'occupe pas la place qu'il mérite dans l'histoire de la tolérance. Il n'appartient à aucun courant et n'a pas de successeurs. Le seul de ses contemporains avec qui il présente une certaine affinité est Pierre Bayle et sa thèse des droits de la conscience errante. C'est d'ailleurs lui qui écrira la préface de l'ouvrage de Papin, La Foy réduite a ses véritables principes & renfermée dans ses justes bornes, publie en 1687 chez Renier Leers à Rotterdam.
Ce n'est pas la tolérance "per se" qui intéresse Isaac Papin, mais la liberté de conscience en tant que valeur religieuse absolue. La tolérance, pour Papin, n'est que la conséquence de cette liberté de conscience à laquelle on ne peut imposer de limites. Elle est l'affaire et la responsabilité de chaque individu. Elle n'a de rapport ni avec la raison d'état ni avec le bien de la société civile. Elle n'est pas un problème philosophique, mais une question purement religieuse.
La liberté de conscience illimitée de Papin est plus proche du sacerdoce universel de Luther que de l'enseignement de Calvin. Pour lui, la liberté de conscience est un concept profondément démocratique et égalitaire. La foi doit être réduite à un petit nombre de principes et de dogmes, tous inclus dans les Ecritures Saintes. L'intolérance est due au fait que toutes les églises, une fois institutionnalisées, ne respectent plus cette vérité élémentaire. L'Eglise catholique n'est pas la seule en faute. Les synodes et les pasteurs individuels ignorent certains passages ou ajoutent leurs propres interprétations aux Ecritures Saintes qu'ils érigent en "traditions" ou même en dogmes.
Papin plaide pour un libre échange d'opinions et la nécessité de la controverse, car son absence entraîne l'indifférence en matière de religion. On a le droit de traiter des hérésies. Les apôtres n'ont pas ordonné, dit-il, de chasser de l'église ceux qui sont dans l'erreur. La séparation, si elle est inévitable, doit se faire sans aigreur, car chacun a son libre arbitre. Personne ne peut se substituer au croyant individuel. Son leitmotiv: jugez librement! Pour lui, ce n'est pas un droit, c'est un devoir:
"Notre devoir nous oblige à nous entre-éclaircir, à nous faire part réciproquement de nos lumières, en nous communiquant mutuellement nos pensées, mais il ne nous oblige pas à nous regarder comme les conducteurs de nos frères, et à croire qu'ils ne sauroient être sauvés, si nous ne venons à bout de les faire entrer dans nos sentimens" (p. 15),
On entrevoit déjà la modernité des Lumières, mais aussi un aboutissement de l'humanisme de la Renaissance, ou tout simplement la modernité, une modernité qui peut avoir aussi des origines théologiques et religieuses.
Depuis 1985 de nombreuses études sur le Refuge ont été réalisées. Quels en sont les principaux enseignements?
Je considère l'enseignement le plus marquant comme une convergence de bonnes volontés, institutionnalisées ou privées, éveillant l'intérêt de chercheurs chevronnés, associant l'imagination et la créativité de chercheurs plus jeunes, pour engendrer une véritable renaissance historiographique des études centrées sur le Refuge.
Dans les années 80 du siècle précédent, la Révocation devint un événement fondateur. La volonté inavouée de réparer l'erreur tragique de Louis XIV, d'une part - erreur qui s'avérera par la suite s'inscrire parfaitement dans la logique de l'état absolutiste - et l'activité fiévreuse autour de la commémoration du tricentenaire de la Révocation en France et dans les Pays du Refuge incitèrent les éditeurs et les journaux à publier de nombreux livres, articles, actes de colloque, et catalogues d'exposition sur le sujet. Il est heureux de constater que cette activité ne s'est pas encore tarie, d'où la preuve que la Révocation a vraiment été un événement fondateur.
Les études sur le Refuge, considérées comme la principale conséquence de la Révocation, sont particulièrement éloquentes à cet égard. Il est à remarquer une convergence extraordinaire entre le "sujet" Refuge (et émigration) et les nouveaux champs de recherche, les nouveaux horizons et les nouvelles perspectives de l'historiographie actuelle.
Refuge et émigration ont permis d'approfondir notre compréhension de l'histoire. Pour les adeptes de l'histoire sociale, leurs historiens ont permis la construction de nouveaux paradigmes. Représentations, identités, mémoire y trouvaient, et trouvent encore des sujets inédits et une source d'inspiration inépuisables. Communication et échanges culturels s'inscrivent tout naturellement dans cette effervescence créatrice. D'importants concepts, comme celui de la tolérance commencent à être non seulement mieux connus, mais aussi mieux compris. On a approfondi la pensée de grands hommes comme Pierre Bayle. L'instigatrice de toute cette effervescence, – l'histoire religieuse – qu'elle soit liée ou non à des fins religieuses ou à la religion vécue – a su se renouveler, gagnant ainsi la place centrale qu'elle occupe aujourd'hui dans l'histoire.
En fin de compte, le Refuge et les études qu'on continue à lui consacrer illustre le potentiel inépuisable qui existe dans la rencontre d'un événement historique et la Zeitgeist de nos jours.
Pouvez-vous nous parler de vos engagements, notamment dans le cadre de l'Unesco ?
Je ne sais pas si on peut définir mes liens avec l'Unesco comme un "engagement"? Si ma mémoire ne me fait pas défaut, j'ai été élue au bureau de l'Histoire de l'Humanité de l'Unesco en 1986. Cette histoire culturelle et scientifique, conçue comme une entreprise politique, quand le rideau de fer partageait encore l'Europe, devait traduire les volontés et les tendances des pouvoirs politiques alors en place: Union Soviétique, Tiers Monde et Occident.
Quand j'ai rejoint le bureau, après avoir été élue à une place réservée à l'Europe Occidentale, le plan de l'ouvrage était déjà depuis longtemps arrêté. La répartition des chapitres attribués aux différentes civilisations et régions géographiques avait été établie en fonction des influences, pour ne pas dire des forces politiques, au sein du bureau. Je dois avouer que l'impossibilité de changer, en quoi que ce soit, la répartition des sujets, était des plus frustrantes. La place accordée à la Renaissance italienne ou à telle ou telle civilisation nomade, avec son défilé de peuples ou de tribus qui m'étaient inconnus, ou le rôle joué par la civilisation biblique dans cette histoire de l'humanité m'agaçait. Suis-je réactionnaire, traditionnaliste ? Peut-être! Naturellement, j'étais consciente qu'à côté de chapitres ineptes et balbutiants, certaines contributions étaient de grande valeur. Mais il y avait aussi le problème de ce que l'on écrivait à propos d'Israël. Le dernier volume sonna, pour moi, le glas de notre coopération. Dans la première version d'une introduction, une histoire politique et militaire de la deuxième guerre mondiale, rédigée par le président Georges-Henri Dumont, il n'était fait aucune mention des juifs ou de l'extermination des juifs. Il mentionnait seulement le mauvais emploi du progrès scientifique mis au service du racisme. Ma demande de corriger et de compléter ce paragraphe ne fut pas satisfaite et la nouvelle version ne répondait pas à mes attentes. Je pris donc la décision de démissionner. Lutter contre des moulins à vent ou occasionner des scandales retentissants ne sont pas de mon ressort. Je considère mon "engagement" avec l'Unesco comme un échec. En post scriptum: dans la version imprimée, j'ai pourtant découvert la modeste mention du terme Holocauste, mais pas le mot juif.
Les études historiques sont elles un terrain de rencontre pour les hommes de bonne volonté?
Pas plus que les autres terrains de rencontre et peut être même moins. C'est un terrain de rencontre où se côtoient professionnels et amateurs, ce qui éveille très vite des suspicions réciproques. Même s'ils sont animés de bonne volonté et de buts communs, que leurs tendances soient moralisatrices ou éducatives, les rencontres entre les deux camps ne peuvent être que passagères. Toutefois, ces rencontres peuvent parfois s'avérer très fructueuses, mais c'est plutôt l'exception à la règle.
Madame Yardeni , le Cabinet de Curiosités(XVIIe) vous remercie de votre sympathique disponibilité à son égard, et plus particulièrement le soin que vous avez souhaité apporter aux réponses à nos quelques questions. Elles ouvrent pour la plupart de belles perspectives de réflexion, voire, pour certaines de travail. Merci.
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Madame Michelle Magdelaine (CNRS), spécialiste du Refuge Huguenot en Allemagne, à l'origine de la base de données nomminatives sur les Réfugiés protestants français, a accepté derépondre à quelques unes de nos questions.
En 1982, dans une collection dirigée par François Lebrun, vous avez publié les mémoires de voyage du sieur de l’Hermine (« Guerre et paix en Alsace au XVIIe siècle »). Comment cette publication s’inscrivait-elle dans vos programmes de recherche à l’époque ?
Quand j’ai, grâce à François Lebrun, publié en 1981 « Guerre et paix en Alsace », je n’appartenais pas encore au CNRS et l’étude de ce document m’avait été suggérée par Madame Lucie Roux, conservateur aux A.D. du Haut-Rhin quelques années auparavant.
A la même époque, l’Ecole Normale Supérieure lance ses premiers projets sur les Réfugiés huguenots, qui devaient aboutir à la création d’une vaste base de données. Pouvez-vous nous donner la genèse de ces travaux et comment a été constituée la base ?
Ce n’est pas l’École Normale supérieure qui a lancé le projet sur les Réfugiés huguenots. C’est moi qui, en 1978, ai trouvé aux Archives de la ville de Francfort-sur-le-Main, les registres d’assistance tenus par l’Église française, ai fait des photocopies de quelques pages qui ont intéressé des membres de l’IRHT (Institut de recherche et d’histoire des textes). Je me demandais comment traiter cette masse d’informations, je n’avais aucun moyen, n’appartenant à aucune structure universitaire ou de recherche. Le directeur de l’IRHT, monsieur Jean Glénisson, madame Lucie Fossier et l’équipe informatique m’ont initiée à l’informatique et permis de faire les premiers traitements des données grâce à leur propre logiciel. C’est seulement plus tard que des universitaires, à commencer par Monsieur Philippe Joutard, se sont intéressés au projet et ont organisé, avec la Société de l’histoire du protestantisme français, un colloque en 1981.
Quelle est votre vision lorsque vous vous attachez à ce projet ? Que souhaiteriez-vous que cette base rende comme services et à qui ?
Mon but était de créer un instrument de travail qui permettrait aux historiens d’étudier une migration, la plus importante des temps modernes.
LA BASE DE DONNEES SUR LE REFUGE HUGUENOT.
L’importance de la base de données, environ 245.000 notices individuelles, les informations qui y sont contenues, en font une source historique unique. Regroupant des dépouillements exhaustifs d’archives en provenance de divers pays et de dépôts divers dans ces mêmes pays, elle met à la portée des chercheurs une source secondaire sans équivalent.. Le sujet même en fait un travail aux dimensions internationales, un élément de conservation d'un patrimoine européen et de sa mise en valeur.
La base de données permet de connaître les migrants : leurs noms et prénoms, leur statut personnel, la répartition hommes/femmes, couples/personnes seules, enfants, leur origine géographique et souvent leur profession, leur âge, leur état de santé et la destination qu’ils ont l’intention de prendre afin de trouver un lieu d’établissement.
Elle est, à la fois, objet d’histoire et source d’histoire.
LA BASE DE DONNEES, SOURCE D’HISTOIRE DEMOGRAPHIQUE.
Les informations qui y sont rassemblées rendent possible l’étude de ce mouvement migratoire dans son ensemble, la connaissance précise des conditions de voyage et de l’accueil dans les villes‑étapes. Elle rend aussi possible la « pesée » des différents groupes sociaux, professionnels, des hommes par rapport aux femmes, des couples conjugaux par rapport aux fugitifs seuls. Elle fait apparaître des groupes qui se constituent au gré des étapes et dont le lien qui les unit est, bien souvent, l’exercice d’une même profession. Ainsi s’ouvre le domaine de la prosopographie : suivre ces groupes professionnels, soit qu’exerçant le même métier et venant de la même région, ils se retrouvent au même endroit comme les horlogers de Tours qui se rendent à Brême, soit que les hasards de leurs pérégrinations aient fait se rencontrer des réfugiés originaires de provinces éloignées les unes des autres mais que leur profession unit et qui décident d’affronter ensemble l’adversité, tels ces jeunes cadets et enseignes dont le groupe grossit au fur et à mesure des étapes à travers la Suisse. S’ouvrent aussi les domaines de la biographie ‑ puisqu’on suit nombre de personnes de leur départ à leur installation définitive ‑, et de l’histoire familiale. Pourquoi, au départ de certaines provinces, y a‑t‑il davantage de familles, nucléaires ou complètes, et moins au départ d’autres?
LA BASE DE DONNEES, SOURCE D HISTOIRE SOCIALE.
La base de données peut aussi être utilisée comme point de départ de recherches en histoire sociale. Ces fugitifs que l’on voit apparaître et que l’on suit, qui étaient ils exactement ? A partir de sous‑ensembles concernant une localité, une région précises, un groupe professionnel, l’historien, par l’exploitation d’archives telles que les registres paroissiaux, les rôles d’imposition, le notariat, connaîtra ces fugitifs, la place qu’ils occupaient dans leur famille, dans leur groupe social et professionnel, sur une période courte (1660 environ 1685) mais sur tout l’espace français. Et, comme à part le clivage religieux, il n’y pas de différences sociales fondamentales entre catholiques et protestants, les connaître c’est aussi connaître la société française à la fin du XVIIème siècle.
Le même travail peut se faire en aval à partir des archives des lieux d’établissement. Comment ont été accueillis les réfugiés, non seulement par les gouvernants, ce que l’on connaît déjà assez bien, mais par les populations avec lesquelles ils devaient cohabiter, les influences réciproques tant au point de vue religieux, économique que des comportements ? Ont ils pu exercer le même métier qu’en France ou ont ils été obligés de se reconvertir et cela a‑t‑il entraîné une ascension sociale ou le contraire ? Le traitement dont les militaires ont été l’objet : si l’on connaît assez bien le sort des officiers, en particulier au Brandebourg, nous avons encore beaucoup à apprendre au sujet de ceux qui ont suivi Guillaume d’Orange et se sont retrouvés en Irlande et l’on ignore celui des simples soldats renvoyés à la fin des guerres et condamnés à l’errance. Tous les immigrés se sont ils intégrés ou bien un certain nombre s’est il marginalisé ?
LA BASE DE DONNEES : SON UTILISATION DANS D’AUTRES DOMAINES HISTORIQUES.
Tous ces questionnements débouchent, non seulement sur l’histoire sociale mais aussi sur l’histoire économique, l’importance réelle des réfugiés quant à l’essor des pays où ils se sont établis, les transferts de technologie, les fondations de manufactures, le développement du grand commerce et de la banque; l’histoire urbaine avec le phénomène de la création de villes nouvelles, Portarlington et Lisburn en Irlande, Erlangen, Karlshafen ou de quartiers nouveaux comme, par exemple, à Berlin ou Cassel ; I’histoire.rurale, en Allemagne encore où se sont établis la plupart des paysans. Qu’ont ils apporté, outre leur nombre ? quelles cultures nouvelles ont ils introduites ? les techniques agricoles des régions d’accueil ont elles été transformées ? Cela est en partie connu mais aurait besoin d’être revisité et de faire l’objet d’études comparatives. L’histoire religieuse, bien évidemment : quelles ont été, par exemple, dans ce domaine, les relations entre les immigrés et les autorités religieuses ou les populations dans les pays d’établissement, selon qu’il s’agissait de calvinistes comme en Hesse‑Cassel, d’un prince réformé mais dont les sujets étaient luthériens comme en Brandebourg, de villes‑états luthériennes telles Hambourg ou Francfort‑sur‑le‑Main. Dernier domaine, enfin, évoqué ici, celui des réseaux familiaux, régionaux, professionnels qui souvent se recoupent et dont certains sont connus comme celui des Crommelin mais qui mériteraient des travaux plus nombreux et approfondis quant à leur influence en tant qu’acteurs économiques et intermédiaires culturels.
Dans vos recherches sur les Réfugiés, si vous deviez résumer l’apport des années 1980, que diriez-vous ?
A partir de 1985 et de mon entrée au CNRS, au laboratoire d’Histoire moderne et contemporaine, il m’a été possible de continuer à développer ce projet sur le plan international.
A quoi rêvent les Réfugiés ? je précise : un colloque du CMR 17 en 1977 avait pour sujet iconoclaste « La qualité de la vie au XVIIe siècle », pourrait-on percevoir ce que les gens qui fuyaient pour cause de religion auraient pu entendre par « qualité de la vie » par ce qu’ils cherchaient à construire (re-construire ?) dans les pays hôtes ?
Je pense que l’expression est hors de propos pour les réfugiés. Ils cherchaient tout d’abord à survivre. Il ne faut pas oublier que la plupart n’ont pas trouvé immédiatement de lieu d’établissement et ont longtemps erré.
L’Allemagne a accueilli des réfugiés huguenots français, wallons, orangeois ou vaudois. Ces communautés sont-elles perceptibles dans le Refuge ? Quelques années auparavant, les Exulanten de Bohême s’étaient aussi réfugiés en terre allemande. Peut-on faire des comparaisons, des analogies ?
A propos des Exulanten de Bohême, je ne connais pas suffisamment la question mais il existe, en allemand, un ouvrage récent : Grenzerfahrungen: Böhmische Exulanten im 17. Jahrhundert (Konflikte und Kultur - Historische Perspektiven) (2007) de Wulf Wäntig von Uvk, que je n’ai pas lu.
La France a reçu des exilés religieux (catholiques anglais par exemple). Il n’y a pas eu de communautés autonomes de type colonie comme on peut le voir en Allemagne pour les réformés. Comment expliquez-vous cette différence ?
Pour cette question, vous devriez vous mettre en relation avec madame Nathalie Genet-Rouffiac, responsable des Archives du Service historique de la Défense qui est la spécialiste des jacobites en France et qui a publié en 2007 un livre sur ce sujet : Le grand exil - Les Jacobites en France, 1688-1715.
En 1657, Louis XIV sera le seul souverain français à visiter une synagogue. Une fois l’édit de Nantes révoqué, sa persistance à nier le fait protestant n’offre-t-elle pas un paradoxe ?
Il s’agit de la synagogue de Metz. Cette ville ainsi que Toul et Verdun ont un statut spécial depuis leur annexion par la France.
Sous le Second Empire, Ch.Weiss parle de Réfugiés en Russie. A-t-on aujourd’hui une connaissance précise de ces réfugiés ? (« Histoire des Réfugiés Protestants de France » Tome 2 page 316 Paris 1853).
La plupart des huguenots réfugiés en Russie ne s’y sont pas définitivement fixés. Toutefois il y a eu un certain nombre d’entre eux qui sont devenus précepteurs.
Entre les deux guerres, des célébrations, des articles, de part et d’autre ont, en France et en Allemagne, rappelé l’histoire huguenote. A-t-on pu voir alors un regain d’intérêt pour le sujet ?
Cela s’était déjà fait au XIXe siècle en particulier. C’est en 1887 que le Hugenotten Verein a été fondé à Friedrichsdorf en Hesse.
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